Filip Reyntjens a publié, un « Que sais-je ? » un livre sur Le génocide des Tutsi qui des citations falsifiées avec manipulation du contexte sur des points cruciaux. Par Survie

Filip Reyntjens a publié, le 5 avril 2017, un « Que sais-je ? » sur Le génocide des Tutsi au Rwanda.
Ce petit livre, critiquable du début à la fin, présente de surcroît une particularité étonnante sous la plume
d’un universitaire : il contient plusieurs citations falsifiées auxquelles Filip Reyntjens fait dire le contraire de ce que leur auteur voulait dire. Pour ce faire, Filip Reyntjens leur ajoute un mot, ou au contraire, les tronque de manière à en modifier le sens ; il manipule leur contexte. Par ailleurs, il occulte des faits essentiels et rompe délibérément son lecteur.

A chaque fois, il s’agit de points cruciaux pour le raisonnement implicite qui soutient le propos de son livre.
La première falsification vise Ă  lĂ©gitimer l’usage de la notion d’ « ethnie » Ă  propos des groupes hutu et tutsi.
La deuxième manipulation masque la propagande anti-tutsi et les discriminations dont les Tutsi furent victimes sous les régimes de Grégoire Kayibanda et Juvénal Habyarimana. La dernière falsification renverse la responsabilité du génocide des Tutsi en la faisant porter à Paul Kagame et au FPR.

1. LĂ©gitimer l’usage de la notion d’ « ethnie » pour convoquer un « rĂ©flexe ethnique » en lieu et place d’une propagande anti-Tutsi passĂ©e sous silence
Pour Filip Reyntjens, Hutu et Tutsi appartiennent Ă  des ethnies diffĂ©rentes, ethnies dĂ©finies « politiquement », et dont les rapports sont marquĂ©s par « l’oppression tutsi » sur les Hutu. En lieu et place de la propagande anti-tutsi constante depuis 1959, avec une certaine accalmie entre 1973 et 1990, puis une intensification Ă  partir de l’attaque du FPR en octobre 1990, il convoque un « rĂ©flexe ethnique » (p. 34) pour expliquer la radicalisation anti-tutsi qui fait suite Ă  cette attaque.
Une controverse scientifique existe pourtant concernant l’usage du terme « ethnie » Ă  propos des groupes constituant la population rwandaise. Loin de s’en faire l’Ă©cho, Filip Reyntjens falsifie les propos d’un historien pour qui le clivage Hutu-Tutsi au Rwanda n’est pas un clivage ethnique.
Filip Reyntjens écrit ainsi, page 12 de son livre :
Un autre historien de la rĂ©gion, Jean-Pierre ChrĂ©tien, observe « l’anciennetĂ© de ce clivage (ethnique) » [En note : J.-P. ChrĂ©tien, L’Afrique des Grands Lacs. Deux mille ans d’histoire, Paris, Aubier, « Collection historique », 2000, p. 246] et soulève l’importance de l’extension du royaume nyiginya pour la dĂ©finition ethnique (2) [En note : Ibid., p. 163-164]. Dès avant la pĂ©nĂ©tration europĂ©enne, il voit une « discrimination sensible entre Batutsi et Bahutu » et note que le « clivage hutu-tutsi, cautionnĂ© par les pratiques du pouvoir, pĂ©nètre […] la vie sociale de façon dĂ©cisive » [En note : Ibid., p. 161].
Elle ne figure pas dans la citation originale qui dĂ©bute une section de chapitre intitulĂ©e « L’immatriculation raciale de la sociĂ©tĂ© : le duel Hutu-Tutsi » : Nous avons vu l’anciennetĂ© de l’histoire du peuplement et la complexitĂ© des structures Ă©conomiques et sociales susceptibles d’expliquer le clivage culturel entre « agriculteurs » et « Ă©leveurs » dans la rĂ©gion des Grands lacs.
Nous y avons relevĂ©, notamment dans sa partie ouest, l’importance de l’Ă©volution politique des monarchies, surtout depuis le XVIIIe siècle, et, en particulier au Rwanda et au Nkore, la cristallisation d’aristocraties
Les malversations intellectuelles du professeur Reyntjens – Survie – 19 septembre 2017 respectivement tutsi ou hima, ce qui conduit Ă  la mise en scène d’une identitĂ© supĂ©rieure « pastorale » qui vient recouper les anciens clivages claniques, longtemps beaucoup plus dĂ©terminants. Depuis un siècle, c’est-Ă -dire depuis les premiers contacts avec les EuropĂ©ens et leur mainmise croissante sur les sociĂ©tĂ©s de la rĂ©gion, l’antagonisme tutsi-hutu, au Rwanda et au Burundi, est devenu pratiquement prioritaire et intellectuellement primordial. S’interroger sur ce qui s’est passĂ© de ce point de vue sous la colonisation ne revient donc pas Ă  nier l’anciennetĂ© de ce clivage, mais rĂ©pond Ă  l’exigence de comprendre pourquoi il est devenu obsessionnel au point de recouvrir tous les autres problèmes et d’ĂŞtre presque le seul aspect connu de cette rĂ©gion par les mĂ©dias occidentaux de la fin du XXe siècle, comme nous le signalions en ntroduction.
L’Ă©tiquetage racial, distinguant « Hamito-SĂ©mites » ou « Nilo-Hamites » et « nègres bantous » est prĂ©sent dès le dĂ©but de la conquĂŞte.
Pour Jean-Pierre ChrĂ©tien, le clivage hutu-tutsi n’est pas un clivage ethnique. Au contraire, toute cette section de son livre s’Ă©lève contre cette vision raciale qui est celle du colonisateur. Filip Reyntjens ajoute un mot, « ethnique », n’existant pas dans le texte initial, un mot qui transforme radicalement le sens des propos de Jean-Pierre ChrĂ©tien.
Voici le passage auquel se rĂ©fère Filip Reyntjens, pages 163-164 de L’Afrique des Grands Lacs. Deux mille ans d’histoire :
On voit que les notions de seigneurs et de serfs, souvent appliquĂ©es globalement aux Batutsi et aux Bahutu, ne collent pas avec la rĂ©alitĂ© ancienne, malgrĂ© la montĂ©e des privilèges bĂ©nĂ©ficiant Ă  des Batutsi par la mĂ©diation du pouvoir depuis le XVIIIe siècle, notamment au Rwanda (ainsi qu’aux Bahima au Nkore).
En fait, les mots tutsi et hutu n’ont pas toujours le mĂŞme sens. TantĂ´t ils caractĂ©risent le fait d’ĂŞtre nĂ©s tels, en fonction d’un ancien hĂ©ritage socio-culturel familial (le fait d’avoir eu ou non un lien fort avec le bĂ©tail autrefois). Encore faut-il ajouter que cette identitĂ© va sans dire et que souvent elle ne se dit mĂŞme pas.
Les pasteurs autonomes, en rupture de ban avec la Cour, qui vivaient au nord du Rwanda, au pied des volcans, se disaient bagogwe. Ils se retrouveront « tutsi » dans le cadre du royaume, puis de la politique moderne.
Au Rwanda, l’appartenance clanique a longtemps prĂ©dominĂ© sur l’appartenance dite ethnique. Les cultivateurs de l’ouest du Rwanda, des dĂ©pressions de l’Imbo ou du Kumoso, Ă  l’est et Ă  l’ouest du Burundi, se dĂ©finissaient par leurs lignages : ils se sont retrouvĂ©s « hutu » dans le cadre du royaume. De mĂŞme, les cultivateurs de l’ouest du Nkore se retrouvèrent « iru » dans le rapport avec un pouvoir hima. A ce niveau, on l’a vu pour le Kinyaga, la connotation de ces appartenances a eu tendance Ă  devenir hiĂ©rarchique.
Le terme hutu dĂ©signait, dans le rapport de clientèle, la position subordonnĂ©e du receveur : mĂŞme s’il Ă©tait tutsi, le donateur disait de lui « mon hutu ». Le terme tutsi, au Rwanda, a peu Ă  peu Ă©tĂ© perçu comme une identitĂ© proche du pouvoir, au point de crĂ©er le besoin de se « dĂ©hutuiser » en cas de promotion (ce qui ne s’est dĂ©veloppĂ© au Burundi que sous la colonisation).
Cette confusion des sens, liĂ©e aux glissements de l’Ă©volution politico-sociale, a Ă©chappĂ© longtemps aux observateurs Ă©trangers, au point de ne voir comme « tutsi » que la petite minoritĂ© des cours : « je ne crois guère qu’il y ait plus de vingt mille Batutsi dans le Ruanda », Ă©crivait le père LĂ©on Classe en 1916. Un mĂ©decin belge les estime Ă  7 % de la population du RuandaUrundi encore en 1954. Il faudra attendre les sondages dĂ©mographiques de 1956 pour faire sortir les chiffes [sic] de 13 Ă  18 %. Les simples Batutsi Ă©taient comme invisibles.
A aucun moment Jean-Pierre ChrĂ©tien ne parle de « dĂ©finition ethnique ». L’adjectif « ethnique » apparaĂ®t, dans ce passage, une seule fois sous sa plume quand il parle de « l’appartenance dite ethnique » (p. 163).
L’expression marque clairement la distance que prend cet auteur avec l’idĂ©e que Hutu et Tutsi formeraient des « ethnies ».
Un spĂ©cialiste aussi averti que Filip Reyntjens ne peut pas se tromper deux fois coup sur coup, en faisant dire Ă  un auteur le contraire de ce que ce dernier Ă©crit dans son livre, en particulier en ajoutant un mot Ă  une citation. La rigueur scientifique et la probitĂ© intellectuelle auraient exigĂ© que Filip Reyntjens expose les raisons pour lesquelles il adhère Ă  la notion d’ « ethnicitĂ© politique » dĂ©veloppĂ©e par Catherine Newbury, alors que Jean-Pierre ChrĂ©tien rĂ©cuse le terme d’ « ethnie » pour catĂ©goriser Hutu et Tutsi.

2. Le forçage d’une citation de Jean Pierre ChrĂ©tien pour lui faire cautionner l’idĂ©e d’un Rwanda rĂ©conciliĂ© sous la prĂ©sidence Habyarimana
Soucieux de prĂ©senter l’image d’une sociĂ©tĂ© rwandaise « rĂ©conciliĂ©e » et en voie de dĂ©mocratisation au moment de l’attaque du FPR en 1990, afin de mieux accuser ce mouvement d’ĂŞtre Ă  l’origine de la dĂ©stabilisation du pays qui a menĂ© au gĂ©nocide de 1994, Filip Reyntjens tronque une citation de Jean-Pierre ChrĂ©tien pour lui faire apporter sa caution Ă  cette vision contraire Ă  la rĂ©alitĂ©.
Filip Reyntjens écrit, pages 25-26 de son livre :
Ainsi ChrĂ©tien remarque-t-il qu’ « un certain effort de rĂ©conciliation a Ă©tĂ© menĂ© par la IIe RĂ©publique du prĂ©sident Habyarimana […], au point de le mettre en difficultĂ© avec des extrĂ©mistes [hutu] 2 . » [En note : J.-P. ChrĂ©tien, « Pluralisme dĂ©mocratique, ethnismes et stratĂ©gies politiques », in G.Conac (dir.), L’Afrique en transition vers le pluralisme politique, Paris, Economica, 1993, p. 143] Entre 1973 et 1990, on ne note que peu de violences Ă  connotation ethnique. Après leurs expĂ©riences sous le prĂ©cĂ©dent rĂ©gime, de nombreux Tutsi de l’intĂ©rieur accueillent favorablement le nouveau pouvoir. MĂŞme s’ils restent marginaux politiquement, des Tutsi se taillent une position influente dans le secteur privĂ© et entretiennent d’importantes relations d’affaires avec des membres de l’Ă©lite hutu. Cependant, ils souffrent d’une politique informelle (et illĂ©gale) de quotas qui n’admettent que 10 % de Tutsi dans l’emploi et l’enseignement postprimaire, mĂŞme si ces quotas ne sont pas strictement observĂ©s.
Jean-Pierre Chrétien avait écrit en réalité :
Le renversement des privilèges tutsi [en 1959-1961] ne s’est donc pas soldĂ© par un abandon de ce clivage archaĂŻque, mais par l’officialisation de celui-ci.
Le rĂ©sultat est une exclusion officielle des postes de responsabilitĂ© d’une minoritĂ© statutaire (tutsi) par une majoritĂ© Ă©galement hĂ©rĂ©ditaire (hutu). MĂŞme si un certain effort de rĂ©conciliation a Ă©tĂ© menĂ© par la IIe RĂ©publique du prĂ©sident Habyarimana (contrastant avec le sectarisme du rĂ©gime de Kayibanda), au point de le mettre en difficultĂ© avec des extrĂ©mistes, comme l’a rĂ©vĂ©lĂ© le complot du groupe de ThĂ©oneste Lizinde en 1980, les quotas ethniques apparaissent comme un tabou, une sorte de rĂ©fĂ©rence fondamentale du nouveau rĂ©gime social, commĂ©morant sa fondation et fondant la position de ses dirigeants.
Le traitement opéré par Filip Reyntjens sur la citation de Jean-Pierre Chrétien appelle plusieurs remarques.
Son lecteur n’a pas connaissance de l’apprĂ©ciation portĂ©e par Jean-Pierre ChrĂ©tien sur le rĂ©gime de GrĂ©goire Kayibanda, prĂ©sident de la RĂ©publique jusqu’en 1973, marquĂ© selon lui par le « sectarisme ».
Filip Reynjens, pour sa part, se contente d’une formulation beaucoup plus neutre et Ă©voque, parlant des Tutsi, « leurs expĂ©riences sous le prĂ©cĂ©dent rĂ©gime », sans plus de prĂ©cisions.
L’analyse faite par Jean-Pierre ChrĂ©tien du rĂ´le fondamental des « quotas ethniques » sous le rĂ©gime Habyarimana n’est pas reprise par Filip Reyntjens. LĂ  encore, ce dernier en minimise la portĂ©e, parlant d’une « politique informelle (et illĂ©gale) » quand Jean-Pierre ChrĂ©tien en fait une « sorte de rĂ©fĂ©rence fondamentale » du rĂ©gime.
La concession accordĂ©e par Jean-Pierre ChrĂ©tien (« MĂŞme si… ») pour mieux faire part, ensuite, de sa rĂ©probation quant au rĂ©gime Habyarimana, disparaĂ®t, ce qui aboutit Ă  transformer une critique en apprĂ©ciation positive de ce rĂ©gime.
Il est clair que, dans sa reprise des propos de Jean-Pierre Chrétien, Filip Reyntjens vise à peindre le régime Habyarimana sous un jour favorable, là où cet historien se montrait au contraire critique.
2 Les crochets sont de Filip Reyntjens.

3. Renverser la responsabilité du génocide de Tutsi en la faisant porter au FPR de Paul Kagame
Tout l’effort de Filip Reyntjens dans son livre vise Ă  relativiser, Ă©dulcorer, diluer l’intention gĂ©nocidaire pour faire la place Ă  une responsabilitĂ© du FPR dans le gĂ©nocide des Tutsi. Cette volontĂ© fallacieuse apparaĂ®t de manière Ă©clatante Ă  plusieurs reprises : par l’attribution de l’attentat du 6 avril 1994 au FPR, et ce en contradiction avec les preuves disponibles (3.1), et par un « aveu » extorquĂ© au chef du FPR au moyen d’un montage de citations emboĂ®tĂ©es, dont la principale d’entre elles est l’objet d’une manipulation minutieuse (3.2).
3.1. Faire porter au FPR la responsabilitĂ© de l’attentat, signal de dĂ©clenchement du gĂ©nocide
Le 6 avril 1994, le Falcon du président Habyarimana est abattu par deux missiles. L’assassinat du chef de l’Etat donne le signal du déclenchement d’un coup et celui du génocide des Tutsi. En 1997, le juge anti-terroriste Jean-Louis Bruguière est chargé d’instruire ce dossier, l’attentat ayant coûté la vie à l’équipage français du Falcon. Jean-Louis Bruguière rend en 2006 une ordonnance qui accuse de ce crime des membres du FPR ayant agi depuis la colline de Masaka, à Kigali. Il lance contre eux des mandats d’arrêt internationaux. Il désigne également le président Paul Kagame, qui est protégé par son immunité de chef d’Etat.
En 2008, le juge Jean-Louis Bruguière est remplacĂ© par le juge Marc TrĂ©vidic. Avec sa collègue Nathalie Poux, le juge TrĂ©vidic ordonne une expertise balistique Ă  partir des dĂ©bris du Falcon prĂ©sidentiel. Les magistrats français se rendent au Rwanda en septembre 2010, accompagnĂ©s d’un groupe d’experts judiciaires dont le rapport est communiquĂ© aux parties civiles le 10 janvier 2012.
Selon ce rapport, les missiles ne sont pas partis de Masaka, mais du camp militaire de Kanombe, ou de ses environs. Ce camp militaire était le cantonnement d’unités d’élite des Forces armées rwandaises (FAR).
Six zones de tir possibles ont Ă©tĂ© retenues par les experts, quatre se situant Ă  Kanombe, dont l’une près de la rĂ©sidence prĂ©sidentielle, et deux Ă  Masaka. Dans leur conclusion, les experts notent que Masaka offrait les positions de tir idĂ©ales :
Positions de tir MASAKA […]
Ces deux positions offrent l’avantage d’une bonne acquisition du rayonnement infrarouge émis par les réacteurs.
C’est la meilleure position de toutes celles que nous avons étudiées. [souligné dans le rapport] (p. 311) Ils excluent pourtant que les missiles soient partis de cet endroit car, depuis Masaka :
[…] le missile ne peut pas impacter le dessous le l’aile. Il ne peut que percuter le réacteur gauche ou celui de l’arrière. Or, cela n’a pas été le cas, compte tenu de l’examen des débris montrant que les trois réacteurs ont été épargnés par les effets de l’explosion du missile. (p. 312)
Bien qu’ils considèrent que depuis les « [p]ositions de tir camp de KANOMBE », […] [e]n matière de rayonnement infrarouge « vu » par l’autodirecteur, l’accrochage de la cible peut ĂŞtre plus difficile que pour les positions MASAKA. » (p. 312), les experts concluent :
Le faisceau de points de cohérence qui se dégage des études que nous avons conduites nous permet de privilégier comme zone de tir la plus probable, le site de KANOMBE [souligné dans le rapport]. Dans cette zone s’inscrivent les positions 2 et 6 (la position 1 ayant été écartée précédemment) c’est-à-dire le cimetière actuel et le bas du cimetière, sur un espace compris entre les façades arrière des trois maisons des ressortissants belges dont celle des époux PASUCH, et le sommet de la colline surplombant la vallée de NYAGARONGO [sic].
Le fait que nous privilégiions ces deux positions 2 et 6 ne signifie pas que les missiles n’ont pas pu être techniquement mis en œuvre dans un périmètre un peu plus étendu. Nous considérons qu’une zone étendue vers l’Est et le Sud, de l’ordre d’une centaine de mètres voire plus, sous réserve d’avoir un terrain dégagé vers l’axe d’approche de l’avion, peut être prise en compte. (p. 313)
Cette conclusion est corroborée par les témoignages d’un officier français et d’officiers belges qui disent aux magistrats instructeurs avoir entendu le souffle de départ des missiles depuis leurs résidences au camp de Kanombe.
Ainsi, le commandant français Grégoire de Saint-Quentin confirme avoir entendu « les deux départs de coups assez rapprochés », sans qu’il puisse dire s’il s’agit « d’une arme anti-aérienne ou d’une arme de tir à terre ». Après ces départs de coups, il a entendu une explosion plus importante et s’est rendu à la fenêtre.
Sur les deux premières détonations, à la question posée par les magistrats instructeurs, il a répondu : « je me réfère à mon « catalogue », dans la mesure où j’ai entendu pas mal de départs de coups dans ma vie. Je dirais entre 500 et 1000 mètres. C’était suffisamment proche pour que je crois que l’on attaquait le camp. » Sur la première explosion il déclare : « avec les flammes, j’aurais dit 500 mètres. Je ne peux dire l’endroit d’où provient cette plus forte explosion ». (p. 34 du rapport d’expertise)
Il ne fait pas de doute que Filip Reyntjens avait connaissance de ce rapport d’expertise puisqu’il en critique sévèrement les conclusions dans une tribune publiée par Le Monde le 31 janvier 2012 et intitulée « Attentat de Kigali :  »la vérité a gagné » ? ».
Pourtant, dans les pages qu’il consacre Ă  l’attentat du 6 avril 1994, Filip Reyntjens passe sous silence l’expertise matĂ©rielle ordonnĂ©e par les juges TrĂ©vidic et Poux, alors mĂŞme qu’il Ă©crit que ces juges « procèdent Ă  de nouvelles enquĂŞtes » :
En mars 1998, une information judiciaire est ouverte pour assassinat en relation avec une entreprise terroriste. Le dossier est confiĂ© au juge Jean-Louis Bruguière qui, en novembre 2006, dĂ©signe le FPR comme auteur de l’attentat et dĂ©cerne des mandats d’arrĂŞt internationaux contre neuf officiels rwandais.
Le prĂ©sident Kagame bĂ©nĂ©ficie de l’immunitĂ© accordĂ©e en France aux chefs d’Etat en exercice et ne peut ĂŞtre poursuivi. Bruguière suggère que le TPIR [Tribunal pĂ©nal international pour le Rwanda] soit saisi de son cas. Bruguière partant Ă  la retraite en 2008, les juges Marc TrĂ©vidic et Nathalie Poux procèdent Ă  de nouvelles enquĂŞtes. Cependant, mĂŞme si un faisceau d’indications dĂ©signe le FPR comme auteur de l’attentat, rien de dĂ©cisif ne semble en sortir, et au moment oĂą sont Ă©crites ces lignes, aucune dĂ©cision – renvoi devant la cour d’assises ou non lieu – n’a Ă©tĂ© prise. (p. 45-46)
Par la juxtaposition des deux dernières phrases, Filip Reyntjens manipule le lecteur en lui laissant entendre que les « nouvelles enquĂŞtes » ont abouti Ă  « un faisceau d’indications » qui « dĂ©signe le FPR comme auteur de l’attentat », alors que c’est l’inverse : le rapport d’expertise remis aux juges TrĂ©vidic et Poux, qu’il occulte, fait partir les missiles du camp militaire de Kanombe ou de ses environs immĂ©diats, et non de la colline de Masaka, comme l’Ă©crit Filip Reyntjens ensuite :
A part des tueries commises par l’armĂ©e Ă  Masaka, une colline près de l’endroit oĂą les missiles ont Ă©tĂ© tirĂ©s, Kigali reste remarquablement calme après l’attentat, mais c’est le calme avant la tempĂŞte.
En 1994, le camp militaire de Kanombe Ă©tait le cantonnement de plusieurs unitĂ©s d’Ă©lite des Forces armĂ©es rwandaises. Jouxtant la rĂ©sidence prĂ©sidentielle, il est impossible qu’un commando du FPR ait pu s’y infiltrer.
Le fait que les missiles aient Ă©tĂ© tirĂ©s du camp ou de ses abords immĂ©diats exclut pratiquement que l’attentat du 6 avril 1994 ait pu ĂŞtre commis par le FPR, et dĂ©signe très vraisemblablement comme auteurs des officiers extrĂ©mistes hutu.
3.2. Faire avouer Ă  Paul Kagame qu’il a dĂ©libĂ©rĂ©ment sacrifiĂ© les Tutsi de l’intĂ©rieur pour arriver au pouvoir. Évoquant les responsabilitĂ©s de diffĂ©rents acteurs dans le gĂ©nocide (les extrĂ©mistes hutu, la communautĂ© internationale, la France) Filip Reyntjens Ă©crit, Ă  propos du FPR (p. 84-85) :
La responsabilitĂ© du FPR n’est pas juridique, mais historique et politique. Au moment d’attaquer en octobre 1990, il ne pouvait ignorer, Ă  la lumière des expĂ©riences du passĂ©, que l’attaque mettrait en pĂ©ril de façon aiguĂ« les Tutsi de l’intĂ©rieur. Alors qu’initialement, nous l’avons vu, ceux-ci sont victimes de menaces et d’emprisonnement, voire dans quelques cas de tueries, le risque du gĂ©nocide est prĂ©sent dès le dĂ©but, mĂŞme s’il n’est pas inĂ©luctable.
En commettant des attentats et des meurtres politiques et en adoptant une stratĂ©gie de la tension, le FPR pratique une politique extrĂŞmement pĂ©rilleuse dont les extrĂ©mistes tirent parti pour entreprendre leur politique du pire. Le FPR a donc pris un risque considĂ©rable. Selon Kuperman, « les rebelles s’attendaient Ă  provoquer des reprĂ©sailles gĂ©nocidaires, mais ils voyaient lĂ  un prix acceptable pour atteindre leur objectif, le pouvoir. »
Quand, pendant le gĂ©nocide, le gĂ©nĂ©ral Dallaire demande Ă  Kagame de dĂ©ployer ses hommes pour sauver des Tutsi menacĂ©s, il lui rĂ©pond : « Cette guerre sera la cause de bien des sacrifices. Si les rĂ©fugiĂ©s doivent ĂŞtre sacrifiĂ©s pour la bonne cause, on considĂ©rera qu’ils Ă©taient inclus dans ce sacrifice. » Guichaoua se pose la question de savoir si le FPR a sous-estimĂ© ou intĂ©grĂ© le risque de gĂ©nocide.
Après avoir analysĂ© plusieurs hypothèses, sa conclusion est sĂ©vère : « [Le FPR] n’est pas entrĂ© en guerre ni ne l’a conduite pour « sauver les Tutsi », il s’est emparĂ© par la force du pouvoir Ă  Kigali au prix de la vie de ses compatriotes. »
La citation du gĂ©nĂ©ral Dallaire rapportant les propos du gĂ©nĂ©ral Kagame est insĂ©rĂ©e entre deux citations (respectivement de A. Kuperman et d’AndrĂ© Guichaoua) affirmant que le FPR a dĂ©libĂ©rĂ©ment sacrifiĂ© les Tutsi de l’intĂ©rieur pour parvenir au pouvoir. Les propos de Paul Kagame revĂŞtent pour le lecteur l’apparence d’un aveu qui corrobore les assertions de Kuperman et de Guichaoua.
Or, RomĂ©o Dallaire Ă©crit exactement ceci (J’ai serrĂ© la main du diable. La faillite de l’humanitĂ© au Rwanda, Outremont, 2003, p. 451) :
J’ai fait part de mes inquiĂ©tudes au gĂ©nĂ©ral [Kagame] Ă  propos du sort des Tutsis et des Hutus modĂ©rĂ©s bloquĂ©s Ă  l’hĂ´tel des Mille Collines ; Bizimungu [chef d’Ă©tat-major des Forces armĂ©es rwandaises (FAR)] avait menacĂ© de les tuer si le FPR n’arrĂŞtait pas de bombarder les positions de l’AGR [armĂ©e gouvernementale rwandaise, c’est-Ă -dire les FAR] Ă  l’intĂ©rieur de la ville.
Kagame Ă©tait pragmatique, l’image parfaite du guerrier qui sait garder son sang-froid. « Ils continuent d’utiliser leur Ă©ternel chantage, mais ça ne fonctionne plus, a-t-il soulignĂ©. Cette guerre sera la cause de bien des sacrifices. Si les rĂ©fugiĂ©s doivent ĂŞtre sacrifiĂ©s pour la bonne cause, on considĂ©rera qu’ils Ă©taient inclus dans ce sacrifice. ».
Le contexte des propos de Paul Kagame est transformé sur plusieurs points essentiels :
 Filip Reyntjens écrit que le général Dallaire demande au général Kagame « de déployer ses hommes pour sauver des Tutsi menacés ». Or, le général Dallaire ne demande rien de tel : il « fait part des [ses] inquiétudes à propos du sort » de réfugiés.
 Ces rĂ©fugiĂ©s ne sont pas « des Tutsi », puisqu’il s’agit des « Tutsis et des Hutus modĂ©rĂ©s bloquĂ©s Ă  l’hĂ´tel des Mille Collines ». Rappeler au lecteur que des Hutu faisaient partie de ces « rĂ©fugiĂ©s » aurait contraint Ă  expliciter le contexte des propos de Paul Kagame.
 Car le gĂ©nĂ©ral Kagame se rĂ©fère Ă  une situation prĂ©cise, oĂą la dĂ©cision de sacrifier des centaines de civils peut trouver une explication dans le contexte d’une opĂ©ration militaire de plus grande envergure visant Ă  mettre fin au gĂ©nocide et Ă  Ă©viter des massacres plus importants encore. Mais expliquer au lecteur ce contexte bien particulier aurait fait s’Ă©crouler la construction des propos de Paul Kagame comme aveu de cynisme Ă  l’Ă©gard du sort des Tutsi de l’intĂ©rieur.
 Mais il y a plus grave. Il est remarquable que le gĂ©nĂ©ral Dallaire relate dans son livre que c’est le gĂ©nĂ©ral Bizimungu, chef d’Ă©tat-major des FAR, qui menace de tuer les Hutu modĂ©rĂ©s et les Tutsi rĂ©fugiĂ©s Ă  l’hĂ´tel des Mille Collines, ce qui correspond Ă  la rĂ©alitĂ© du gĂ©nocide en train d’ĂŞtre commis sous l’Ă©gide du gouvernement intĂ©rimaire par une partie des FAR, les milices et une partie de la population hutu.
Après le traitement que Filip Reyntjens fait subir Ă  la citation de RomĂ©o Dallaire, le lecteur aboutit Ă  l’idĂ©e exactement inverse : c’est Paul Kagame qui a pris en connaissance de cause la responsabilitĂ© de l’extermination des Tutsi pour conquĂ©rir le pouvoir.
L’emboĂ®tement des trois citations (Kuperman – Dallaire modifiĂ©e par Reyntjens – Guichaoua) produit l’effet suivant sur le lecteur : la citation de A. Kuperman le prĂ©pare Ă  interprĂ©ter la citation de Kagame rapportĂ©e par Dallaire dans le sens d’un manque absolu de considĂ©ration pour la mort des Tutsi de l’intĂ©rieur ; puis la citation d’AndrĂ© Guichaoua vient corroborer ce que le lecteur a dĂ©duit et enfoncer le clou.
Autrement dit, après avoir transformĂ© son contexte, Filip Reyntjens insère la citation de Paul Kagame entre deux autres citations affirmant explicitement que le FPR a sacrifiĂ© les Tutsi de l’intĂ©rieur pour arriver au pouvoir, ce qui a pour effet de faire apparaĂ®tre les propos de Paul Kagame comme un aveu.
Les quatre manipulations simultanĂ©es du contexte de la citation de RomĂ©o Dallaire et l’emboĂ®tement des propos de Paul Kagame entre deux affirmations que le FPR s’est emparĂ© par la force du pouvoir Ă  Kigali au prix de la vie des Tutsi ne peuvent rĂ©sulter d’une erreur ou ĂŞtre dues au hasard. La falsification est dĂ©libĂ©rĂ©e.
Elle aboutit en l’espèce Ă  inverser la responsabilitĂ© du gĂ©nocide des Tutsi pour l’attribuer au FPR.
Les malversations intellectuelles graves et répétées auxquelles se livre Filip Reyntjens pour tromper son lecteur sont des méthodes de faussaire qui l’excluent ipso facto du champ de la recherche historiographique honnête et sérieuse concernant le génocide des Tutsi au Rwanda.

(1) Filip Reyntjens transforme la citation de Jean-Pierre Chrétien. La parenthèse « (ethnique) » est ajoutée par lui.
(2) LĂ  encore, Filip Reyntjens fait dire Ă  Jean-Pierre ChrĂ©tien autre chose que ce qu’il dit dans son ouvrage.

http://survie.org/IMG/pdf/Les_malversations_intellectuelles_du_professeur_Reyntjens_19_sept_2017.pdf
Posté le 26/09/2017 par rwandaises.com