Victoire-Ingabire-Umuhoza-speaks-2010

Entretien avec Victoire Ingabire Umuhoza

par Eugène Shimamungu

L’élection prĂ©sidentielle passĂ©e, les projecteurs se sont Ă©teints. Victoire Ingabire Umuhoza s’est retrouvĂ©e dans l’ombre, en captivitĂ©. Elle peut disparaĂ®tre d’un instant Ă  l’autre – quand l’on sait que le pouvoir de Kigali s’est spĂ©cialisĂ© dans ce genre de liquidation d’opposants politiques – maintenant que les camĂ©ras se sont tournĂ©es vers d’autres Ă©vĂ©nements plus allĂ©chants. Sa situation n’a pas changé : elle est toujours en rĂ©sidence surveillĂ©e, sous le coup de poursuites judiciaires dont elle ignore les tenants et les aboutissants. Elle nous a confirmĂ© que le Rwanda vit dans un apartheid Ă  100% qui n’a rien Ă  envier Ă  celui qui a sĂ©vi en Afrique du Sud jusqu’à la fin des annĂ©es ’80. Et c’est pour cette raison qu’elle a Ă©tĂ© chassĂ©e d’un quartier huppĂ© de Kigali oĂą elle avait louĂ© une maison. Selon elle, il y a un apartheid Ă  tous les niveaux : habitat, Ă©ducation, emploi ; et si la situation perdure au-delĂ  de deux ans ce sera Ă  nouveau la fĂ©odalitĂ© pour les citoyens rwandais ou l’avènement d’une autre rĂ©volution. Les gens de bonne foi, continue-t-elle, doivent travailler pour le changement afin d’éviter d’autres catastrophes. Elle a acceptĂ© de rĂ©pondre Ă  mes questions :

 

 

Quelle est votre situation actuelle au niveau personnel (rĂ©sidence au Rwanda, famille) et juridique (rĂ©sidence surveillĂ©e) ? EspĂ©rez-vous pouvoir ĂŞtre libĂ©rĂ©e un jour, retrouver votre libertĂ© d’aller et venir dans votre pays natal et exercer votre mĂ©tier de femme politique ?

Le problème de logement a été réglé. Je suis dans une maison dont le propriétaire est moins vulnérable par rapport aux pressions du régime.

Par contre, la procĂ©dure  judiciaire reste dans l’impasse et tous mes mouvements font l’objet de surveillance permanente. Le dernier vol de mes tĂ©lĂ©phones alors que je visitais les prisonniers politiques de la prison de Kigali est une preuve de cette filature permanente. Quant au recouvrement de ma libertĂ© totale, il est difficile de faire des pronostics. Lors des auditions Ă  la cour suprĂŞme dans l’affaire de notre dĂ©lĂ©guĂ©, Ntavuka, le ministère public a surpris l’audience en dĂ©clarant que tous les membres des FDU INKINGI et du PS Imberakuli  posaient des risques de sĂ©curitĂ© car ils veulent renverser le rĂ©gime. VoilĂ  la couleur.

Que feriez-vous en premier si cette liberté vous était accordée?

Poursuivre le dossier de demande d’enregistrement du parti, car c’est la base de toute mon action politique et de la mission que m’a confiĂ© le parti. Une fois l’enregistrement acquis, j’entamerais l’implantation du parti dans tout le pays.

Comment voyez-vous le Rwanda actuel par rapport à celui dans lequel vous avez vécu avant 1994 (niveau politique et  socio-économique) ?

Au niveau politique, la situation n’a jamais Ă©tĂ© aussi incertaine. Aujourd’hui, le pouvoir est aux mains d’un seul homme, Paul Kagame. Il est le chef du gouvernement, de l’armĂ©e, des services de renseignements, du parti Ă©tat FPR et de son empire financier. Il est omniprĂ©sent. Aucun prĂ©sident n’avait Ă©tĂ© aussi autocratique. Quant Ă  la situation socio Ă©conomique, certes la capitale a changĂ© de visage, mais la paupĂ©risation en milieu rural et pĂ©ri urbain est très visible. Les mĂŞmes inĂ©galitĂ©s se remarquent dans l’enseignement, les infrastructures de base (routes, tĂ©lĂ©phonie, Ă©lectrification et..), et l’Ă©ducation. Les enfants des riches vont dans des Ă©coles privĂ©es oĂą le niveau est sensiblement beaucoup plus relevĂ©.

Quel bilan dressez-vous de votre action pour la démocratie depuis votre arrivée au Rwanda en début d’année 2010 ? Qu’est-ce qui a changé pour vous, pour les FDU-Inkingi et pour la situation politique au Rwanda ? Quel avenir pour vous-mêmes, votre parti politique et pour la démocratie au Rwanda?

Notre prĂ©sence au Rwanda a tout d’abord dĂ©mystifiĂ© le rĂ©gime. En moins de 6 mois, les opinions ont changĂ©. Les gens se sont soudainement rendu Ă  l’Ă©vidence que les miracles du rĂ©gime n’Ă©taient que le fruit de l’imagination. Les langues se sont dĂ©liĂ©es et la population a commencĂ© Ă  oser. Oser rĂ©clamer (comme questionner la lĂ©gitimitĂ© de payer une cotisation spĂ©ciale pour le FPR ou mĂŞme pour l’organisation des Ă©lections), oser parler, mĂŞme au risque de sa vie. Pour la première fois depuis juin 1994, on peut parler d’une opposition qui ne cède pas au chantage et qui  fait sauter les interdits.

Mais le rĂ©sultat le plus historique est la mise en place d’une concertation entre les partis de l’opposition dĂ©mocratique, qui est une alternative au forum des partis noyautĂ© par le parti au pouvoir le FPR.

Ceci a permis aux FDU-INKINGI de s’affirmer comme la principale opposition au rĂ©gime, tant Ă  l’intĂ©rieur qu’Ă  l’extĂ©rieur du pays. Ces rĂ©sultats ne sont pas le fait d’un seul  individu, c’est un travail de groupe. Le chemin vers une vĂ©ritable dĂ©mocratie peut paraĂ®tre long, mais nous restons confiants en l’avenir car le peuple est avec nous.

Quelles relations entretenez-vous avec les autres partis politiques de l’opposition d’une part et le FPR d’autre part ? Pensez-vous que votre parti politique finira par être enregistré comme un parti politique sous le régime du Président Kagame? Quelles sont vos relations avec les FDLR? Pensez-vous que la lutte armée peut soutenir la lutte pour la démocratie?

Comme je viens de le dire, nous avons mis en place, avec le PS Imberakuli et le parti des Verts, une concertation permanente. Jusqu’Ă  prĂ©sent, la concertation marche bien et nous comptons la renforcer.

Par contre, nous n’avons pas de relation avec les FDLR. Notre vision politique est diffĂ©rente. Nous avons choisi la non-violence, eux ont choisi la lutte armĂ©e. Ceci dit, dans l’intĂ©rĂŞt du Rwanda, et pour la stabilitĂ© d’un pays ami de la RDC, il faut trouver une solution politique au problème des FDLR. C’est un problème politique qu’aucune aventure militaire ne parviendra Ă  rĂ©gler.

Votre déclaration au lendemain de l’investiture du Président Kagame faisait état de votre déception notamment pour la réaction de ce dernier vis-à-vis du rapport sur les massacres au Congo. Que pensez-vous de la croisade entreprise par le Président Kagame contre les ONG des droits humains ?

C’est une rĂ©action normale de quelqu’un qui est accusĂ© de crimes aussi graves. L’ampleur des massacres qui ont eu lieu en RDC est telle qu’ils ne peuvent pas passer inaperçus. Ils sont tellement massifs tellement bien documentĂ©s que la croisade contre les organisations de droits de l’homme risque plutĂ´t de renforcer la dĂ©termination Ă  poursuivre les auteurs. Une attitude responsable aurait Ă©tĂ© de coopĂ©rer avec la justice.

Que préconisez-vous pour que le Rwanda se mette sur les rails de la démocratie ?

Tout d’abord permettez-moi de m’inscrire en faux contre les affirmations du prĂ©sident Kagame selon lesquelles les africains n’auraient pas besoin de dĂ©mocratie. Ils en ont besoin autant que tous les autres peuples. C’est une insulte aux africains de prĂ©tendre le contraire. Ceci dit, je m’Ă©tonne que les pays africains n’aient pas rĂ©agi Ă  ce discours.

Pour mettre le Rwanda sur les rails de la dĂ©mocratie, la première chose est d’accepter un dĂ©bat contradictoire sur tous les sujets d’actualitĂ©: rĂ©conciliation nationale, justice, sĂ©curitĂ©, bon voisinage, politique Ă©conomique et sociale. Il en dĂ©coulera une ouverture politique qui permettra la mise en place d’une vĂ©ritable opposition. Grâce Ă  l’alternance politique, la transition se ferait dĂ©sormais non pas au bout du fusil, mais des urnes.

Ceci mettrait enfin un terme aux exodes rĂ©pĂ©titifs de population tant Ă  l’extĂ©rieur du pays. Mais il faudra inĂ©luctablement la mise en place des institutions constitutionnelles dans notre pays  qui rassurent tous et qui garantissent une reprĂ©sentation de toutes les couches de la population. Et c’est par la voie du dialogue entre tous les acteurs politiques qui nous permettra de trouver un consensus  sur un  système de gouvernance qui convienne dans notre pays, un système adaptĂ© Ă  notre histoire rĂ©cente ou lointaine, et Ă  notre culture.  Ainsi il n y aura plus une raison de refuser l’organisations des Ă©lections libres et transparente dans notre pays.


Eugène Shimamungu

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Posté par rwandaises.com