La visite du président rwandais Paul Kagame en France les 12 et 13 septembre est une étape importante dans le rapprochement entre les deux pays. Pourtant en France , des militaires hauts gradés, anciens du Rwanda, proclament leur opposition à cette visite qui provoquerait selon eux  « l’humiliation de l’armée et à travers elle, celle de la France. ». Journaliste et écrivain, Jean-François Dupaquier, par ailleurs expert auprès du Tribunal Pénal  international pour le Rwanda (TPIR), poursuit le décryptage de ces oppositions avant d’évoquer la nature du régime rwandais dans le prochain et troisième volet de cette interview.

– AFRIKARABIA : Avant d’aborder la situation au Rwanda aujourd’hui, pouvons-nous revenir sur les déclarations les plus polémiques du moment ? Dans une interview au quotidien Sud-Ouest, le général Tauzin déclare que si génocide des Tutsi a eu lieu en 1994, il fut « spontané » ?

– Jean-François DUPAQUIER : J’observe que la liberté d’expression est un droit fondamental dans notre société, et j’espère que personne ne conteste ce droit au général Tauzin, dans la mesure où il ne s’adonnerait pas à l’invective ou à l’injure. Néanmoins, les mots ne sont pas des jouets. Ils ont de l’importance. Ils peuvent notamment blesser la mémoire de rescapés ou inciter à la haine.

– AFRIKARABIA : Quel est le pouvoir des mots dans un génocide?

– Jean-François DUPAQUIER : Le professeur George P. Fletcher de l’Université Columbia (Etats-Unis), souligne qu’aussi bien sur la négation de l’Holocauste que sur le génocide arménien, « les mots sont devenus un champ de bataille ». Il ne connaissait pas le génocide contre les Tutsi qui pose les mêmes questions. A ce sujet il faut rappeler que la Radio des Mille collines (RTLM) qui a joué un rôle crucial dans la passage au crime massif se définissait comme « l’état-major des mots ». Les génocidaires rwandais, et tous les enragés ralliés à leur cause, ne cessent de jouer sur les mots, sans souci de blesser les rescapés et les autres victimes.

– AFRIKARABIA : En jouant comment sur les mots ?

– Jean-François DUPAQUIER : Dans son livre « Je demande justice pour la France et ses soldats », le général Tauzin, je crois l’avoir déjà relevé, met généralement entre guillemets le mot génocide, lorsqu’il s’agit des Tutsi, pour montrer qu’il doute de la réalité de ce génocide. Dans son interview à Sud-Ouest voici quelques jours, il ajoute que ce génocide n’aurait fait que 200 000 victimes. C’est un des argument habituels des négationnistes que de minimiser le nombre des victimes, pour ensuite tenter de disqualifier l’événement lui-même. L’historien Pierre Vidal Naquet, qui avait en son temps dénoncé les crimes de l’armée française en Algérie, a suffisamment analysé les acrobaties intellectuelles des négationnistes pour qu’il soit nécessaire ici d’y revenir en détail. Que de hauts gradés français enfourchent aujourd’hui ce cheval de bataille fourbu n’apporte rien qui contribue à leur gloire ni à leur honneur. Et moins encore à l’œuvre de justice.

– AFRIKARABIA : Pourquoi des hauts gradés français sombreraient-ils dans le négationnisme ?

– Jean-François DUPAQUIER : On sait à présent par de nombreux Rwandais, mais aussi par des témoins directs belges, suisses ou français, que lors de l’opération Turquoise, des responsables militaires français sur le terrain ont  fait passer la consigne qu’ils venaient empêcher l’extermination des Hutu par les Tutsi. C’était déjà l’ordre de conduite secret de l’opération Noroit, entre 1990 et 1993. C’est là qu’il faut chercher l’origine de leur négationnisme actuel et les ambiguïtés, pour ne pas dire plus, de l’opération dite « militaro-humanitaire » Turquoise. C’est aussi pourquoi, pendant trois jours, en pleine opération Turquoise, les rescapés tutsi de Bisesero ont été abandonnés à leurs tueurs par les militaires français. Avec pour effet que la moitié d’entre eux ont été exterminés. On a vu à Bisesero comment des directives militaire fallacieuses aggravent le carnage.

– AFRIKARABIA : Et quand le général Tauzin dit que le génocide contre les Tutsi fut « spontané » ?

– Jean-François DUPAQUIER : Dire que ce génocide fut « spontané » participe de la même imposture intellectuelle, car par principe un génocide est un crime d’Etat et n’a rien de « spontané ». Prétendre qu’il était spontané revient à dire que le mot génocide serait inapproprié. C’était déjà l’argument des négationnistes du génocide des Arméniens, puis de la Shoah. Le négationnisme de l’Holocauste tente de démontrer par la présentation d’arguments fallacieux et de falsifications historiques que l’Holocauste n’a pas eu lieu. Pour le Rwanda, c’est le refrain  des organisateurs du génocide contre les Tutsi, dans leurs divers écrits et lorsqu’ils comparaissent devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda. Un argument qui ne tient pas : beaucoup ont déjà été condamnés.

– AFRIKARABIA : Mais ce thème de la « colère populaire spontanée » en 1994 au Rwanda est repris par bien d’autres que le général Tauzin.

– Jean-François DUPAQUIER : Oui, car c’est un autre élément important de l’argumentaire négationniste. Il s’agit de faire croire que tout le monde tue tout le monde, qu’il n’y a pas de coupables, pas d’innocent, et donc pas de justice possible : « Tous des sauvages, pas d’autre issue que de passer l’éponge… ». En quelque sorte une « noire fureur ». Quel mépris pour la vérité des faits et plus encore pour les victimes ! Vidal Naquet a écrit que “les assassins de la mémoire ont bien choisi leur objectif : ils veulent frapper une communauté sur les mille fibres encore douloureuses qui la relient à son propre passé. Ils lancent contre elle une accusation globale de mensonge et d’escroquerie”. Rien de nouveau, hélas.

– AFRIKARABIA : Le général Tauzin, dans son interview à Sud-Ouest, affirme pourtant que le Tribunal pénal international pour le Rwanda n’a relevé à ce jour « aucune organisation, aucune préparation » des tueries de 1994.

– Jean-François DUPAQUIER : Personne pour ordonner les tueries de Tutsi ? On a entendu les mêmes sornettes concernant la Shoah. Le négationniste emblématique Faurisson s’était rendu célèbre par cette formule : « Jamais Hitler n’a ordonné ni admis que quiconque fût tué en raison de sa race ou de sa religion ».
Tauzin n’a évidemment pas la même pointure. Ses déclarations à l’emporte-pièce laissent penser qu’il n’a rien lu de sérieux sur le génocide contre les Tutsi du Rwanda, qu’il n’est pas bien informé. En tout cas, il ferait mieux de ne pas citer le Tribunal pénal international dont les jugements n’ont rien à voir avec ce qu’il affirme. Dans un  célèbre arrêt, le TPIR a déclaré le génocide des Tutsi « un  fait avéré ». Pour le TPIR, il y a eu un seul génocide, sans guillemets, celui des Tutsi du Rwanda, n’en  déplaise aux propagandistes de la thèse du « double génocide ».

– AFRIKARABIA : Vous n’avez pas complètement répondu à la question : quel a été le degré de préparation du génocide de 1994 contre les Tutsi ?

– Jean-François DUPAQUIER : Il n’est pas possible dans le cadre d’une interview d’énumérer tous les témoignages, tous les document qui attestent de la préparation méticuleuse du génocide depuis fin-1992, début-1993. Lisez plutôt « Aucun Témoin ne doit survivre », résultat de la monumentale enquête de la FIDH et de Human Rights Watch, ou « Les Médias du génocide » ou encore mon livre, « L’Agenda du génocide », tous parus aux éditions Karthala. Le témoignage du général Dallaire, dans son autobiographie « J’ai serré la main du diable » (Ed. Libre Expression), est éclairant. Et bien d’autres. On ne peut pas faire le tour de cette question épineuse en quelques phrases. Rappelez-vous qu’on débat aujourd’hui encore des conditions dans lesquelles a été décidée par Hitler et sa clique l’extermination des Juifs d’Europe. Soixante-dix ans plus tard. Pour les Arméniens de Turquie, le débat fait rage depuis presque un siècle !

– AFRIKARABIA : Pourtant, l’historien français Bernard Lugan, qui a été témoin-expert de la défense dans le procès Bagosora, a déclaré dans la revue « Médias » de septembre 2009 à propos du procès Bagosora et du procès Zigiranyirazo : « Ces deux jugements bouleversent (…) la perspective historique de ce génocide. Ils établissent que celui-ci n’a pas été prémédité (…).  Aucun des quarante éléments présentés par l’accusation pour tenter de prouver la planification du génocide n’a en effet été considéré comme probant par les juges qui ont estimé que le procureur n’a pas établi le bien-fondé de sa thèse » ?

– Jean-François DUPAQUIER : Il est navrant  d’entendre ce genre d’argument  de la bouche d’un général en retraite, qui est tout sauf un intellectuel et qui, visiblement, répète ce qu’il a entendu ici ou là. Mais je pose à mon tour une question ; comment qualifier les contrevérités proférées par un historien, supposé plus rigoureux dans sa démonstration. ?

– AFRIKARABIA : En quoi s’agit-il de contre-vérités ?

– Jean-François DUPAQUIER : Excusez-moi  d’être un peu long, mais je vais citer quelques paragraphes ce fameux arrêt rendu par le TPIR en première instance le 18 décembre 2008 condamnant à la perpétuité le colonel Bagosora et consorts :
(…) La Chambre reconnaît sans conteste que certains faits peuvent être interprétés comme établissant l’existence d’un plan visant à commettre le génocide, en particulier lorsqu’on tient compte de la rapidité avec laquelle les meurtres ciblés ont été perpétrés immédiatement après que l’avion du Président eut été abattu. (…)  Cela étant, elle estime que le Procureur n’a pas établi au-delà de tout doute raisonnable que la seule conclusion raisonnable qui puisse être dégagée des éléments de preuve produits est que les quatre accusés se sont entendus entre eux ou avec d’autres, pour commettre le génocide, avant le 7 avril, date à partir de laquelle il avait commencé à se perpétrer. La Chambre les a acquittés du chef d’entente [en vue de commettre le génocide].
(…) La Chambre considère qu’elle ne saurait exclure la possibilité qu’avant le 6 avril, il y ait eu en fait des plans visant à commettre le génocide au Rwanda. Elle relève que comme le fait valoir le Procureur, il ressort des éléments de preuve dont elle a été saisie certains signes propres à établir l’existence d’un plan ou d’une entente préétablie visant à perpétrer un génocide (…) Une campagne secrète visant à armer et à entraîner des miliciens civils avait également été lancée et des démarches avaient été entreprises à l’effet de mettre en place un système de « défense civile » fondé sur la mise sur pied de groupes de « résistants » (III.2.6.2). La Chambre a conclu que Bagosora, Nsengiyumva et Kabiligi ont participé, à divers degrés, à certaines de ces initiatives. Elle relève en particulier que dès le début de l’année 1993, dans le cadre de réunions tenues au Ministère de la défense après que le FPR eut repris les hostilités et commencé à progresser vers Kigali, Bagosora avait déjà consigné dans son agenda les grandes lignes des éléments fondamentaux du système de défense civile envisagé. Elle fait observer en outre que des listes principalement conçues pour identifier les complices présumés du FPR et les opposants au régime de Habyarimana ou au parti MRND avaient été confectionnées et tenues à jour par l’armée (III.2.5). Elle estime toutefois que dans le contexte de la guerre menée à l’époque contre le FPR, ces éléments de preuve ne démontrent pas invariablement que l’armement et l’entraînement de ces civils ou la confection de listes avaient forcément pour but de tuer des civils tutsis.

(…) La Chambre relève qu’à la suite de la mort du Président Habyarimana, les instruments sus-évoqués ont manifestement été utilisés pour faciliter la perpétration de tueries. Elle fait observer que lorsqu’on prend le soin de replacer ces éléments de preuve dans le contexte des meurtres ciblés et des massacres à grande échelle qui ont été perpétrés par des assaillants civils et militaires entre avril et juillet 1994, de même que dans celui des cycles de violence antérieurs, on comprend facilement qu’ils prennent un sens nouveau pour bon nombre de personnes, et qu’elles y voient la preuve de l’existence d’une entente préétablie visant à commettre le génocide. Elle considère qu’il est manifeste que ces préparatifs pouvaient clairement entrer dans le cadre d’un plan visant à commettre le génocide. [mais] lorsqu’une Chambre de première instance est saisie de preuves circonstancielles, elle n’est habilitée à rendre un verdict de culpabilité que pour autant que cette conclusion soit la seule qui puisse raisonnablement être dégagée.”

– AFRIKARABIA : D’où tirez-vous ces citations ?

– Jean-François DUPAQUIER : De le condamnation en première instance du colonel Bagosora et de deux de ses co-accusés. C’est un arrêt très long et très documenté, qui représente près de mille pages pour sa version en français, que l’historien Bernard Lugan n’a pas pu ne pas lire car n’importe qui peut le télécharger sur internet, même le général Tauzin. Ce que disent les juges, c’est que les enquêteurs du TPIR n’ont pas démontré de façon irréfutable “l’entente en vue de commettre le génocide”. Peut-être que les enquêteurs du TPIR n’ont pas fait preuve de suffisamment de compétence et d’opiniâtreté, ou que l’accusation n’a pas été conduite correctement.
A l’occasion de l’affaire DSK, le public français a pu se familiariser récemment avec le droit anglo-saxon et comprendre comment la présomption d’innocence bénéficie à l’accusé s’il subsiste une interrogation “au delà du doute raisonnable”. Ca n’a rien à voir avec l’intime conviction pratiquée en France. La question de la conspiration du génocide contre les Tutsi du Rwanda a été traitée dans le cadre de ce droit anglo-saxon, qui inspire le TPIR à Arusha, en Tanzanie, siège du Tribunal international.

– AFRIKARABIA : Est-ce à dire q’on ne pourra jamais prouver devant une cour de justice, que le génocide contre les Tutsi aurait été le résultat d’un complot ?

– Jean-François DUPAQUIER : Bien au contraire. Je vais vous citer un autre passage du même jugement “Bagosora” du 18 décembre 2008 :
“La Chambre fait observer qu’il est possible que l’accès à d’autres informations, la découverte de faits nouveaux, les procès à venir ou l’histoire permettent un jour de démontrer l’existence d’une entente en vue de commettre le génocide antérieure au 6 avril et à laquelle seraient parties les accusés. Elle souligne toutefois que son domaine d’intervention est limité par des normes de preuve et des règles de procédure strictes, ainsi que par les éléments de preuve versés au dossier dont elle est saisie et par les actes des quatre accusés sur lesquels elle se doit de centrer son attention. Elle signale que pour parvenir à sa conclusion sur l’entente, elle a pris en considération l’ensemble des éléments de preuve produits en l’espèce, tout en faisant observer qu’une fondation solide ne peut se bâtir sur la base de briques fracturées. En conséquence, la Chambre affirme qu’elle n’est pas convaincue que le Procureur a établi au-delà de tout doute raisonnable que les quatre accusés se sont entendus entre eux ou avec d’autres en vue de commettre le génocide, préalablement à son déclenchement le 7 avril 1994.”
Vous voyez ainsi que sur cette question essentielle, l’historien Bernard Lugan ne dit pas la vérité en affirmant que le jugement Bagosora ETABLIRAIT que le génocide «  n’a pas été prémédité ». Il alimente lui aussi l’argumentaire négationniste.

– AFRIKARABIA : Le mot négationniste n’est-il pas « mis à toute les sauces », au Rwanda et ailleurs ?

– Jean-François DUPAQUIER : J’ai entendu au Rwanda certaines personnes qualifier de « négationnistes » tous ceux qui critiquent le régime de Paul Kagame. Comme le mot génocide, celui de négationniste est trop précieux pour servir à des calculs politiciens et se retrouver vidé de sens pas sa banalisation ou son instrumentalisation politique. Il n’empêche que le négationnisme est la poursuite du génocide par les mots, une façon de tenter d’effacer la mémoire des victimes, après le martyr du groupe-cible. Ces « Eichmann de papier », pour reprendre l’expression de Pierre Vidal-Naquet, sont très dangereux.

http://afrikarabia2.blogs.courrierinternational.com/archive/2011/09/03/visite-du-president-kagame-en-france-demeler-le-vrai-du-faux.html

Posté par rwandaises.com