De tous les temps et dans tous les lieux, nous pouvons affirmer que le développement a toujours été l’une des préoccupations primordiales de chaque pays et de chaque peuple. Pour des raisons diverses, tous les peuples n’ont pas marché au même rythme dans cette voie du développement et ne sont donc pas, non plus, au même niveau de développement. Certains sont très avancés, d’autres moins avancés et d’autres encore visiblement en retard car ils n’arrivent même pas à satisfaire tous les besoins élémentaires ou besoins de base de leurs populations respectives.

  • Cependant, même si tout le monde aspire à plus de développement matériel, il serait bien très difficile d’affirmer catégoriquement que développement matériel devient automatiquement synonyme de bonheur. Pour quelqu’un, avoir progressivement beaucoup de biens ne veut pas nécessairement dire augmenter progressivement son bonheur.

    Même si, en même temps, nous pouvons aussi dire que le bonheur de celui qui ne dispose pas du nécessaire pour vivre est sérieusement entravé.

    Il y a un minimum indispensable pour qu’un homme puisse réellement mener une vie digne de la personne humaine. Ne pas pouvoir satisfaire ses besoins de base constitue, sans nul doute, un obstacle au développement intégral de l’homme.
    Plusieurs penseurs, chercheurs et savants se sont toujours impliqués dans la recherche des voies et moyens de susciter, soutenir, accélérer ou maintenir le développement des nations en proposant des pistes diverses. Pour le moment nous voudrions examiner, ou plutôt exposer, parmi tant d’autres, la voie proposée par Albert Tévoédjrè (homme politique et penseur Béninois), à travers l’un de ses livres, à savoir : ‘’ La pauvreté, richesse des peuples , Editions Economie et Humanisme, Paris, 1978’’.

    A notre humble avis, même si apparemment, ce livre date déjà d’un certain temps, néanmoins les idées qu’il contient semblent être toujours d’actualité et susceptibles d’être très utiles aux pays en voie de développement, soucieux d’améliorer le niveau de vie de leurs populations. En effet, les grandes idées ne vieillissent jamais !
    Nous pouvons dire que la proposition d’A. Tévoédjrè est assez originale car, non seulement, elle insiste sur la notion de sobriété qui doit caractériser la vie et la gestion matérielle de tous les jours, mais aussi elle permet d’envisager un modèle de développement qu’on pourrait, actuellement, qualifier de « durable ou soutenable » (sustainable development).

    La relativité de la pauvreté

    Quand nous parlons de pauvreté, nous devons donner à ce concept une autre signification. Etre pauvre peut bien signifier avoir le nécessaire pour vivre et non le superflu. Dans ce cadre, les pays pauvres ne doivent pas toujours chercher à regarder et à se comparer aux pays riches car, finalement, la pauvreté comme la richesse sont, toutes les deux, relatives. Même ceux qui sont qualifiés de pauvres, s’ils gèrent bien le peu dont ils disposent, peuvent être relativement heureux.

    Les pays pauvres doivent œuvrer à l’amélioration continuelle des conditions de vie de leurs populations, ils doivent résolument et courageusement s’engager dans la lutte contre la misère, dans le respect de leurs particularités caractéristiques, en visant surtout le « bien-être » et non seulement l’ « avoir plus ». Il est vain de chercher à vous comparer aux autres, car il y aura toujours quelqu’un au dessus et au dessous de vous. La richesse ne doit pas devenir modèle et synonyme de développement et ce qui compte c’est « une juste appréciation du bien-être des hommes, non pas seulement en termes de niveau de vie, mais surtout en termes de meilleures conditions de vie, et en référence à une vie de qualité » (Albert Tévoédjrè, La pauvreté, richesse des peuples, Editions Economie et Humanisme, Paris, 1978, p. 29).

    D’après Albert Tévoédjrè, aucun pays n’est automatiquement et irrémédiablement condamné à vivre dans la misère ; tout dépend de comment ses ressources sont mises en valeur et surtout de comment les revenus du pays sont redistribués à l’intérieur de la population. Les dirigeants des pays en voie de développement ne doivent pas chercher à se comporter comme leurs anciens colonisateurs car ces dirigeants ne doivent jamais ignorer les vrais besoins de leurs populations respectives ainsi que leur identité culturelle. Tout véritable développement doit être authentique et capable d’apporter des réponses adaptées aux réels problèmes existants, dans le respect des valeurs en vigueur.

    Dans leur laborieuse marche vers le développement, les pays en voie de développement auraient intérêt à se garder d’imiter les sociétés des nations développées où la richesse pousse les gens à une consommation toujours excessive. « La richesse ne doit pas devenir modèle et synonyme de développement » (Id. p. 26). Bref, les nations en voie de développement gagneraient beaucoup dans le respect et l’application du principe de sobriété.

    Nouvelle conception et nouvelles méthodes de développement

    Dans le long processus de développement, les pays en voie de développement doivent absolument éviter d’importer ou d’accepter aveuglement les modèles des autres pays qui ont déjà passé le cap du développement. En d’autres mots, les pays pauvres ou en voie de développement ne doivent pas penser qu’ils peuvent résoudre le problème de pauvreté en imitant ou en cherchant à reproduire les industries des pays déjà développés.

    En effet, des industries pareilles seraient inutilement très encombrantes car elles ne seraient pas adaptées aux marchés locaux et ces pays n’auraient même pas une main-d’œuvre locale adaptée pour les faire tourner ni les moyens matériels soutenus pour continuer à les faire fonctionner.

    Des tentatives de ce genre se sont toujours soldées par des échecs retentissants. Les pays en voie de développement ont un grand intérêt à commencer par une petite industrialisation adaptée à leurs capacités relativement modestes et cette industrialisation devrait d’abord se baser sur l’agriculture locale. Toute démarche dans ce sens, il faut le rappeler encore, doit d’abord viser la satisfaction des besoins essentiels (besoins de base) de la population.

    Bref, en la matière, il ne faudrait pas nécessairement vouloir brûler des étapes, sous prétexte de vouloir avancer très vite !
    A un certain moment, notre auteur insiste sur un développement endogène que doivent absolument mener des pays en voie de développement s’ils veulent s’en sortir. Actuellement, au moment où on insiste beaucoup sur la globalisation ou mondialisation de l’économie (même si, sous l’effet de la crise économique actuelle qui touche différemment divers pays, il y a d’autres personnes qui, actuellement, mettent clairement la globalisation en doute) il semblerait, peut-être absurde de parler du développement endogène.

    Mais, si nous avons bien compris la pensée d’Albert Tévoédjrè, l’intention n’est pas de dire que pour se développer un pays doit s’isoler des autres, mais il parle de la prise en considération primordiale des besoins internes de ce même pays qui aspire au développement.

    En effet, l’auteur dit ceci : « remédier à une situation sociale aussi préoccupante exige fondamentalement un développement endogène, appelant une nouvelle structure de la production interne – réorientation du choix des secteurs d’activité – une nouvelle politique sociale, ainsi qu’une réorganisation des services. Cela n’exclut pas l’ouverture vers l’extérieur, mais elle doit constituer un complément planifié, c’est-à- dire maîtrisé, à la stratégie de développement endogène » (Id. p.78).

    En bref, la satisfaction des besoins essentiels de la population, ce qui signifie, d’après notre auteur, la maîtrise sociale des besoins, doit viser tous les milieux et plus particulièrement les plus vulnérables. Pour y arriver, la petite et moyenne industrie, bien planifiée et qui tient compte des réalités et spécificités locales, est à privilégier en premier lieu.

    Une gestion saine et responsable

    Pour Albert Tévoédjrè, et pour bien d’autres auteurs aussi, aucun pays ne peut arriver à un développement véritable et bien réparti s’il n’adopte pas, comme règle de conduite, une gestion saine et responsable. Là où cette gestion saine manque, notre auteur dit qu’il y a contre-développement. « Il y a selon moi contre-développement lorsqu’un pays qui dispose de moyens – même modestes – pour prendre en charge les besoins essentiels de son peuple les détourne au profit d’objectifs non prioritaires, antisociaux, renforçant ainsi des privilèges minoritaires » (Id. p.46).

    En vue de la réussite dans leurs démarches de développement, les gouvernements doivent lutter contre la corruption et la tyrannie qui se manifestent sous diverses formes. La transparence et la prise en compte des besoins réels du peuple, la décentralisation et la participation des bénéficiaires dans la prise des décisions qui les concernent sont autant d’atouts majeurs à ne jamais laisser de côté si on veut embrasser le développement.

    Solidarité interne et externe

    Notre auteur insiste, de façon particulière, sur le principe de solidarité sans frontières pour la résolution efficace du problème du sous-développement qui se présente dans la majorité des pays du monde. Cette solidarité doit d’abord être interne ; dans ce sens qu’elle doit commencer à se manifester entre les peuples, les groupes sociaux et toutes les catégories d’un même pays. Ensuite cette solidarité doit être externe, c’est-à-dire entre les pays pauvres eux-mêmes et enfin entre les pays pauvres et les pays riches.

    Cette solidarité ne doit pas seulement être économique, mais elle doit viser divers domaines de la vie des hommes. Pour qu’il y ait une solidarité réelle, il faudra d’abord lutter contre des injustices structurelles : on peut citer, par exemple, les injustices qui caractérisent les échanges internationaux. De fait, on voit souvent que ce sont les nations riches qui imposent les règles du marché, au détriment des nations pauvres. Tout ceci doit changer et il faut instaurer un nouvel ordre mondial qui soit juste envers tous.

    Dans ce nouvel ordre mondial que devrait engendrer la solidarité totale entre les peuples du monde, A. Tévoédjrè invite diverses organisations internationales, à commencer par l’ONU (Organisation des Nations Unies) dans son ensemble, à y jouer un rôle d’importance capitale. En effet, « investies d’une double fonction, les organisations internationales offrent à la communauté mondiale à la fois une structure d’accueil, où peuvent s’exprimer les contradictions, et un lieu de travail pour la recherche de leur dépassement » (Id. p. 160).

    Pour souligner encore davantage l’importance de la solidarité et montrer comment elle doit être menée, citons encore ce passage : « s’il est vrai, comme dit Jean Ziegler, ‘qu’ une eschatologie habite l’histoire’, l’utopie encore possible de notre devenir est bien ’ la société planétaire construite d’une façon rigoureusement solidaire où l’entraide active remplacerait la rationalité du profit, où la recherche du bonheur de tous se substituerait à la minable raison d’Etat et de classe’.

    Par le contrat de solidarité, une voie s’ouvre pour une étape essentielle : celle de nous retrouver nous-mêmes et de prendre en charge un destin collectif. Entre le désespoir fataliste ou annihilant et l’optimisme inconscient ou béat, nous pouvons encore assumer le défi collectif qui a pour nom solidarité ensemble définie et ensemble mise en œuvre » (Id. p.185). Ainsi, grâce à une solidarité sincère et forte, toutes les espérances seraient permises.

    Conclusion
    A la fin, nous pouvons dire qu’en nous basant sur la pensée d’Albert Tévoédjrè à travers son ouvrage précité, nous avons tenté de dégager la voie à suivre et les mécanismes à adopter pour essayer de voir comment les pays sous-développés peuvent se libérer de cet état dégradant. Dans ce cadre, nous avons souligné qu’il faut d’abord relativiser ou avoir une conception toute autre de la pauvreté , tout faire pour lutter contre la misère, mais en même temps en tâchant d’être sobre et en s’éloignant de tout ce qui serait superflu.

    La recherche d’une solution, en matière de développement, qui se veut être efficace doit s’accompagner d’une nouvelle conception et de nouvelles méthodes de développement, ainsi que d’une gestion saine et responsable de ce qui est disponible, si peu soit-il.

    En dernière analyse, selon notre auteur, nous avons vu qu’un modèle de développement, en faveur des pays pauvres, qui ne se baserait pas sur la solidarité interne et externe serait voué à l’échec.

    Pour notre part, nous pensons que si jusqu’à présent la plupart des pays en voie de développement, surtout les pays africains, ne semblent pas, dans l’ensemble, être capables de changer positivement leur sort , c’est que, à notre humble avis, il existe une sorte d’hiatus entre des hommes qui dégagent des idées constructives ou des cadres théoriques de développement et les décideurs politiques de développement.

    Certains des responsables politiques (africains et autres) n’ont pas su valoriser de telles idées positives ou, tout simplement, ils n’ont pas eu ou on dirait qu’ils n’ont pas encore (pour certains), parmi leurs soucis principaux, le développement authentique de leurs peuples respectifs. Des influences extérieures, souvent nocives, semblent être privilégiées au détriment des intérêts légitimes des Africains.

    L’auteur de ce texte est un docteur en Sciences sociales. Il enseigne à l’Université de Kibungo.

    http://fr.igihe.com/opinions-reactions/quel-chemin-pour-les-pays-en-voie-de.html

    Posté le19/09/2016  par rwandaises.com