Sortir du franc CFA sabre au clair, comme parfois préconisé, précipiterait les économies de la zone dans l’abîme. La voie de la réforme est la plus sage et la plus adaptée. Par Tido Adokou

Plus dangereux encore, se saisir de la question monétaire comme d’un prétexte pour régler des comptes coloniaux est une approche dangereuse et inefficace. Le franc CFA cristallise des critiques méritées, mais ne guérira pas par incantations.
Adossé au modèle économique colonial de drainage des ressources des colonies vers la métropole, le franc CFA n’a pas suivi les mutations intervenues en Afrique et dans le monde depuis sa création. Il se retrouve aujourd’hui au milieu du gué. La dévaluation menace la CEMAC quand la zone UEMOA n’affiche pas non plus une santé insolente. Le commerce entre Etats de la zone est embryonnaire, les établissements de crédit financent faiblement l’économie, les Etats sont endettés en plus d’afficher des taux de croissance sans développement.
Certes le FMI a été appelé à la rescousse pour ses soins palliatifs, mais l’histoire et l’expérience ont montré que ces remèdes traitent les symptômes du mal plutôt que le mal en lui-même.
Nous ne sommes pourtant pas condamnés à la fatalité. Nous pouvons parvenir à une zone en ordre de prospérité au terme d’une courageuse action réformatrice en deux temps : sur le court terme, en transformant résolument le fonctionnement de la monnaie commune, et sur le long terme en opérant une rénovation complète du modèle économique hérité de la période coloniale. Une simplification institutionnelle viendra envelopper le tout.
La transformation monétaire en phase avec les nouvelles mutations
Le système de fonctionnement actuel du franc CFA fût mis en place en 1945 pour faciliter la circulation des ressources de l’Afrique vers l’extérieur. Cette organisation monétaire fut cohérente en ce sens que le modèle économique imposé aux Etats de la zone CFA depuis la colonisation est basé sur l’exportation des matières premières, avec pour principal partenaire la France. Seulement, les incessants changements géo-économiques intervenus depuis ont bougé les lignes et l’Europe n’est plus le partenaire quasi exclusif des Etats africains. Déposer 50% des réserves extérieures dans un compte d’opérations ouvert près le Trésor français afin de garantir la convertibilité illimitée entre franc CFA et l’euro est donc désormais désuet. Si cette mesure facilite les échanges entre zone CFA et zone euro, elle est pénalisante pour fluidifier les transactions avec les nouveaux partenaires, tels la Chine ou l’Inde.
Il urge donc d’élargir le périmètre des convertibilités vers le yuan, la roupie, le yen, le dollar. Les échanges avec les nouveaux partenaires seront facilités par la possibilité de convertir le CFA en leur monnaie, améliorant ainsi les échanges commerciaux. Dès lors, il ne sera alors plus opportun de continuer la consignation des 50% de réserves dans les livres du Trésor français, mais plutôt dans des institutions telles la BAD, la BRI, ou simplement dans les banques centrales de la zone, à condition d’encadrer sérieusement leur utilisation à la couverture des nouvelles convertibilités. L’ultra dépendance actuelle des pays de la zone franc aux exportations nécessitant cette couverture.
L’autre versant de la libre convertibilité est la circulation incontrôlée des devises entre la partie CFA et la partie euro, privant la zone CFA de certains réinvestissements sur place. Il est urgent à l’image du Brésil, d’introduire une régulation de la liberté des transferts entre la zone CFA et le monde, afin d’éviter le départ incontrôlé de grandes quantités de ressources financières du Continent.
Le régime de la parité fixe doit être revu. Il n’existe aucune élasticité dans le taux de change. Le taux de change du franc CFA vis-à-vis de l’euro ne bouge jamais, en raison de l’ancrage du premier sur le second. Ceci quels que soient les événements, sauf en cas d’urgence alarmante, telle la grave tension actuelle sur les réserves de change des Etats de la CEMAC. Cette raideur du taux de change présente l’avantage d’une certaine stabilité, mais aussi l’inconvénient majeur d’une incapacité d’adaptation. Un pays de la Zone aux prises avec une baisse durable des cours des matières premières ne peut s’adapter en jouant sur sa monnaie. Il subit impuissant, le retour de flamme, tels les pays pétroliers de la zone CFA depuis décembre 2014, d’autant plus que depuis début 2017 l’euro s’apprécie sérieusement face au dollar.
Il faudrait donc décalquer le franc CFA de l’euro pour l’indexer sur l’ensemble des monnaies citées plus haut. Ensuite, introduire de la flexibilité dans le régime de change fixe assorti d’un transfert total du pouvoir monétaire aux banques centrales de la zone. La flexibilité passe par la fixation d’un taux de change pivot avec un périmètre de fluctuation pour s’adapter à la conjoncture internationale et implémenter la politique économique décidée. C’est une question de souveraineté que de pouvoir gérer en propre sa monnaie selon ses besoins.
La gouvernance monétaire de la zone CFA doit également être dépoussiérée. L’immobilisme des banques centrales de la zone CFA trouve son origine dans le mandat à elles confié. Principalement missionnées pour maîtriser l’inflation, ces institutions poursuivent sans relâche l’objectif des 2%, calqué sur celui de la BCE. Ainsi se retrouvent-elles à gérer le quotidien de façon étriquée, décourageant toute prise de risque.
C’est un tort majeur fait à la zone CFA qui doit désormais confier à ses banques centrales un double mandat de plein emploi et de stabilité des prix. Cela permettrait d’ouvrir beaucoup plus les vannes du crédit bancaire en soutien à l’activité économique. A ce propos, la provocation d’un choc de financement est nécessaire dans la politique monétaire avec un abaissement du taux des réserves obligatoires afin de libérer la distribution du crédit bancaire.
L’autre nouveauté est l’élargissement des garanties acceptées par les banques centrales à l’escompte des titres financiers présentées par les banques. Ces mesures décrisperaient l’octroi des crédits et contribueraient à dégeler les liquidités financières.
Le compte d’opération et la convertibilité illimitée qui justifiaient la présence française au sein des conseils d’administration des banques centrales étant revus, ces organes de décision doivent désormais connaître exclusivement des représentants des Etats membres.
La rénovation intégrale du modèle économique
Si la zone CFA était un iceberg, la question monétaire serait sa face émergée et son modèle économique sa partie immergée. La structuration économique héritée lors des indépendances n’a pas été modifiée à travers les époques. Les Etats de la zone CFA ont des économies tournées vers l’extérieur et dépendent majoritairement des recettes d’exportations de leurs matières premières. Une telle organisation livre les Etats aux chocs exogènes, d’où leurs difficultés chroniques en cas d’effondrement des cours, même si le Trésor français, fort des réserves qu’elle détient, apporte momentanément son soutien pour assurer les importations de la zone.
Le véritable problème se réglera au fond avec la fin des économies tournées vers l’extérieur. La zone CFA et une très grande majorité de pays africains doivent muter d’un modèle d’économies extractives vers des économies de transformation. L’avantage d’un tel modèle économique est la mainmise endogène sur les recettes de l’Etat. Pour illustration, un pays de la zone CFA qui exporte son minerai de fer dépend exclusivement des conditions d’achat étrangères. L’objectif désormais doit être de transformer le minerai de fer en un produit fini pour satisfaire tant la demande intérieure que les exportations. Une telle reprise en main permettrait de réguler le marché selon l’offre et la demande et serait bénéfique pour les recettes. Les Etats seront ainsi moins dépendants des facteurs exogènes.
La simplification institutionnelle
Nulle politique économique et monétaire ne peut être efficace sans une gouvernance claire. En Afrique Centrale et en Afrique de l’Ouest, les pays sont malades de la double appartenance sous-régionale. En Afrique de l’Ouest et centrale, les pays sont respectivement membres à la fois de l’UEMOA et de la CEDEAO, ou de la CEMAC et la CEEAC. Il importe d’apporter de la simplicité dans la gouvernance communautaire en effectuant une fusion de tous les organes, y compris les banques centrales entre d’un côté l’UEMOA et la CEDEAO, et de l’autre, la CEMAC et la CEEAC. Les nouvelles institutions issues de ces absorptions apporteront une meilleure lisibilité avec les organes communautaires uniques. Ces derniers fixeront les politiques fiscale, budgétaire, économique et monétaire uniformes afin de donner un cap clair et cohérent à toute la zone. Les libres circulations effectives achèveront de créer un marché unique intracommunautaire fluide et dynamique, lequel donnera une efficacité certaine au commerce intra-zone.
La nouvelle monnaie issue de ces réformes aura le loisir de changer d’acronyme. Les paris sont ouverts…
http://www.rwanda-podium.org/index.php/actualites/economie/1648-francafrique-trois-idees-pour-reformer-la-zone-cfa
Posté le 08/09/2017 par rwandaises.com