Vendredi 14 Décembre 2012
Jeudi 13 décembre 2012 à Kigali, s’est ouverte la 10è édition du Dialogue national, «National Dialogue», en anglais, devenu depuis 12 ans langue officielle au Rwanda, à côté du français, et du kinyarwanda langue nationale, parlée par tous les Rwandais. «Umushyikirano» est, dans
cette belle langue truffée de subtilités, le terme qui désigne cette rencontre annuelle réunissant le président de la République, le gouvernement et la société civile du Rwanda, afin de discuter des problèmes de la nation dans l’objectif de leur trouver des solutions. Le dialogue national,
qui pourrait accepter la définition de «module d’expression d’une démocratie directe» est institutionnalisé par la loi constitutionnelle rwandaise depuis 2003, en son article 168. Le dialogue réunit toutes les institutions, le président de la République, le gouvernement, le Sénat, la Chambre des députés, les autorités locales, les directeurs nationaux, face à des Rwandais de toutes conditions qui posent des questions aux premiers, tenus d’y répondre sur place; de plus, la rencontre est diffusée en directe à la télévision et sur les ondes des radios.

 

Cette année, cette manifestation qui satisferait tous ceux qui, chez nous, depuis quelques années réclamaient un «Ndëp national», s’ouvre dans un contexte difficile sur la plan international, avec la tension au Kivu, et qui s’est répercuté sur le plan intérieur avec la suppression de leur aide au développement par plusieurs bailleurs de fonds, anciennement alliés empressés du Rwanda, réputé pour sa bonne gouvernance. Pour ne rien arranger, le rapport final des derniers experts envoyés par l’Onu sur le terrain confirme le soutien du Rwanda aux rebelles du M23 qui sèment la terreur dans la déjà très désorganisée République démocratique du Congo(Rdc). Le dialogue s’ouvrant dans un tel contexte, quoique rodé et inscrit cette année dans la plus avancée des modernités avec des interventions par sms et twitter qui ont rendu les débats très animés, le président Kagamé n’a pas laissé échapper cette occasion d’entretenir directement les Rwandais d’un problème qu’il semble porter seul sur si ses frêles épaules : la pression internationale suite à la prise de Goma par les rebelles du M 23. Quand il est arrivé dans la Chambre des représentants (Parlement) qui accueille chaque année la rencontre, grand, mince, le pas alerte, la salle s’est levée, il a salué sobrement avant de s’asseoir entouré des présidents des deux Chambres, Sénat et Assemblée. Le nez dans ses dossiers, jusqu’à ce que la Mc du jour annonce l’hymne nationale chantée par Kizito Mihigo, une star de la musique rwandaise, une sorte de Youssou Ndour, ici. Appelé à la tribune, le président Kagamé monte au pupitre face au public, toujours d’un pas alerte, et révèle, à travers les écrans géants disséminés ça et là, un visage grave, une face émaciée qui ne départ pas son corps filiforme. Son front strié de nombreuses rides, et une veine saillante sur les tempes révèlent un homme qui porte sa charge avec gravité. Toute la tragédie du Rwanda, passée et présente se lit sur ce visage. Le président rwandais parle à ses compatriotes dans leur langue, le Kinyarwanda, présent partout dans le pays, sur les documents officiels, les enseignes des ministères comme sur celui du plus petit commerce. Il leur parle du «Umushyikirano», et du grand moment qu’il représente : «Les valeurs et les principes qui sous-tendent ce dialogue, permettent de discuter de nos différents points de vue, les rassembler et définir des voies vers notre développement». Le dialogue, insistera-t-il est une nécessité, «non seulement entre nous Rwandais, mais avec nos voisins aussi… Mais on a l’impression nous Rwandais, qu’on a tué quelqu’un et qu’on est venu déposer le corps devant notre maison». Cette langue qui chante est subtile, je navigue entre les deux traductions, l’anglaise et la française pour être sûr de saisir cet instant important pour les Rwandais et leur président. Hier, puis ce matin, sur Internet, je n’ai vu du Rwanda rien qui annonçait cet instant. C’était partout, Goma, les négociations en Ouganda entre le M23 et le gouvernement de la Rdc, quand je taquinais n’importe quel moteur de recherches, avec le mot Rwanda. Le président rwandais sait tout ça, bien entendu, mieux que personne. Et il parle de ça, justement, mais sans jamais prononcer les mots Goma, Congo ou Rdc, Onu, M23. Dans cette langue que tous les spécialistes trouvent d’une subtilité inouïe, Kagamé use de métaphore en plus. Les traducteurs souffrent, mais on a tout compris, merci. Le président ajoute que, «parfois, dans votre coin, un assassin qui est votre voisin, commet un crime, puis il attend la nuit pour venir déposer le cadavre devant votre maison. Et puis après, il va appeler la police pour dire : venez voir, il a tué cet homme. C’est ce qui arrive au Rwanda».Toute la salle part d’un éclat de rire. Lui, ne bronche pas, il reste grave, presque tendu. Kagamé n’est pas un orateur truculent, il ne gesticule pas, il ne harangue pas, mais il sait qu’il a capturé l’attention de son monde. Il enfonce le clou, toujours sur le mode métaphorique. Il répète son allégorie, y ajoute quelques détails qui rendent l’allusion encore plus directe aux voisins du Rwanda engagés, comme il le suggère, dans une conspiration contre son pays, et en vient en celui qui est certainement le policier dans la parabole du voisin assassin : la communauté internationale. Toujours allusif, même si ici l’allusion est plus directe – et c’est fait exprès, sûrement-, le président rwandais refuse d’être le «bouc émissaire » de quiconque. Il dit à peu près ceci : «Vous ne pouvez pas dépenser chaque année 1 milliard 400 millions de dollars pour emmener la paix dans un coin avec 20 000 personnes pour habitants, en être incapable et après venir m’accuser, moi le voisin, d’être responsable de cette situation. Vous ne pouvez pas venir me demander de résoudre votre problème. A moins de me payer !» Ici aussi, la salle bouge et rit aux éclats. Mais le président, même s’il s’est décrispé aussi, semble sérieux, et il se répète : «S’ils veulent que je résolve le problème, il faut qu’ils me payent». Puis Kagamé appelle ses compatriotes à ne pas accepter d’être des «boucs-émissaires» de leurs voisins, à se mobiliser pour refuser la position de victime qu’on veut leur assigner «à se comporter comme des portes que d’autres ouvrent et ferment à volonté». Applaudissement dans la salle. Le président poursuit : «cela coûte beaucoup plus cher d’accepter l’asservissement que de le refuser. Le président Kagamé appelle cela : «Faire face. Faire face. Et cela ne demande pas d’être en colère, ou d’être triste. Parce que là vous faites le jeu de l’autre». Comment faire face ? C’est là que, si on a cru que le président rwandais était hors de son sujet, on se rendrait compte qu’on s’était trompé, car la réponse du président est en plein dans le thème du 10è Conseil du Dialogue national : «L’autosuffisance en termes d’épargne et de financement durable du développement. La voici : «S’auto-suffire permet de faire face». J’ai l’impression que les Rwandais doivent s’attendre à un long bras de fer avec la communauté internationale, face à, la volonté de celle-ci de faire plier Kagamé sur la question du Nord-Kivu, l’Est de la Rdc, à la frontière Ouest du Rwanda. Une zone que seule la géopolitique ne complique pas, même si on y ajoute les enjeux économiques. Des conflits sourds ou ouverts s’y greffent que la communauté internationale, avec ses gros sabots, entretient complaisamment, si elle ne les crées de toutes pièces. Dans quelques jours, se tient ici à Kigali, à l’occasion du 25è anniversaire du Fpr, parti du président Kagamé, anciennement mouvement de libération, un colloque dont le thème est : «Preventing génocide». Et c’est très bien de prendre en charge une telle problématique, car le dernier génocide, la communauté internationale sur laquelle les populations comptaient n’avait pu le prévenir.
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Posté par rwandaises.com