Je reviens du Rwanda. Je m’y étais rendu du 6 au 10 avril, pour prendre part aux cérémonies marquant les commémorations du génocide perpétré contre les [Ba]Tutsi en 1994. J’y étais sur invitation de ma collègue chargée de la Culture et des Sports.

Par Abdou Latif Coulibaly, Ministre de la Culture

Quand on visite ce pays, vingt-quatre (24) ans après le génocide, on en revient gonflé de fierté et de confiance. Sans exagération aucune, un voyage dans ce pays produit, en vous, les mêmes sensations qui vous habitent, quand vous sortez d’une salle de cinéma, après une séance de projection du film black Panther. Cette fiction qui caracole dans les box-offices réconcilie le peuple noir avec lui-même, en le décrivant comme le moteur de sa propre histoire, en l’imaginant comme un bâtisseur et un acteur principal dans l’œuvre de construction d’une civilisation universelle.

A l’image des personnages de cette fiction qui subliment le noir, le Rwanda, en refusant de s’enfermer dans un passé tragique et désespérant pour en rester un prisonnier, a décidé de construire habilement et avec détermination son avenir de façon stupéfiante. Il est peut-être quelque part l’inspirateur des producteurs de ce film. Ce pays fait la preuve que nulle fatalité, tenant on ne sait à quoi, en tous les cas, pas à l’emplacement géographique et encore moins à la race, ne saurait à jamais clore le destin d’une nation.

A mon retour de Kigali, j’ai eu envie de porter haut la voix pour laisser entendre : un souffle de dignité, d’estime de soi, une volonté de participer à la construction d’un pays, d’une nation forte, solidaire et unie, animent, depuis la sortie du génocide de 1994, les hommes et les femmes du Rwanda. Ils se soucient tous de promouvoir leur pays, de présenter à la face du monde une vision nouvelle de leur société, reconstruite sur la base de l’unité et de la concorde. C’est le sens de ce reportage me permettant ainsi un court instant de renouer avec mon métier d’antan. Je remercie la rédaction du quotidien « Le Soleil » qui accepte d’en assurer la publication, dans cette formule de correspondance particulière.

Vendredi 6 avril 2018. Un regard vite jeté sur le cadran de ma montre bracelet renseigne : 20h 15 minutes en Temps universel. Il faut ajuster les aiguilles pour être à l’heure locale : 22h 15 minutes. Le commandant de bord vient de poser, avec délicatesse, la masse de son Boeing 737/800 sur le tarmac du Kigali International Airport. Nous étions partis de Dakar, 12 heures auparavant, pour un voyage jalonné d’escales éreintantes : Abidjan, Cotonou, Libreville, et enfin, Kigali.

Le commandant de bord a fini d’extirper son aéronef de cette masse compacte de nuages qui surplombe la ville. On peut maintenant porter le regard sur le site qui se dénude sous nos yeux, au moment où l’hôtesse de service annonce notre descente. Le spectacle de lumière qui se montre est surprenant, mais surtout époustouflant dans cet environnement physique qui lui donne un relief saisissant. Depuis les cieux, on distingue clairement cette belle chaîne de collines aux flancs desquelles se plaquent, comme des sangsues, des bâtiments faiblement éclairés. En bas, une orgie de lumière illuminant aux pieds des collines une sorte de vallée au fond de laquelle est blottie la ville de Kigali.

A notre descente d’avion, un léger vent assez frisquet balaie les endroits. Au-dessus de nos têtes, un carrousel de nuages, restes d’une pluie qui refuse de s’arrêter à cette période de l’année, parcourt le ciel. Cette ville renvoie quelque chose de magique. Un paysage magnifique, vert en permanence ! Une morphologie du relief et un environnement pittoresque qui en font un lieu quasi-unique.

Le Rwanda, nous en avons beaucoup entendu parler. Encore plus depuis 1994, point de départ d’une autre vie. Un marqueur sanglant d’une tragédie nationale sans nom. Cette date est peut-être pour ce pays, «l’heure rouge, l’heure dénoncée » pour parler comme Aimé Césaire et reprendre le thème de la Biennale de l’Art contemporain africain, DAK’ART 2018, dont il est, avec la Tunisie, les deux pays invités d’honneur. En tous les cas, quelque chose de substantiel et de profond s’y passe. Pendant quatre jours, nous avons visité le Rwanda : Kigali, Huye et Butaré.

Nous étions, je rappelle, au pays des mille collines sur invitation de notre collègue, Madame le ministre de la Culture et des Sports. En m’interrogeant sur les motivations d’une telle marque de considération pour notre pays, j’ai compris que l’invitation officielle faite au Sénégal, en ma personne, était loin d’être fortuite, car il y a une part bien sénégalaise dans cette histoire à travers le capitaine Mbaye DIAGNE, ce digne fils du Sénégal, observateur militaire de la mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda, considéré comme « l’homme le plus courageux ayant servi l’organisation des Nations unies », comme un des plus grands héros du XXème siècle.

Ce héros a été distingué post-mortem pour avoir sauvé à lui seul, au péril de sa vie, plusieurs centaines de personnes, au total quatre cent (des hommes, des femmes et des enfants), explique le conservateur du Musée du génocide ouvert dans les locaux du parlement en 2017.
L’humanisme, son sens du devoir et son courage hors du commun, l’aideront. Il eut ce comportement héroïque, pour rester fidèle et faire honneur à une célèbre devise d’une des unités de nos Forces armée : «Quand sonne l’heure de mourir, tous ceux qui survivent portent l’opprobre du déshonneur». Ma présence, au nom de la République du Sénégal, à côté des autorités et du peuple rwandais, en ce jour solennel, n’était-elle pas une marque de reconnaissance au pays d’origine d’un homme qui a préféré la mort au déshonneur ?

Ma collègue en charge de la Culture a eu donc l’amabilité de nous convier pour prendre part aux cérémonies commémoratives du génocide perpétré en 1994. Génocide dirigé principalement contre les [Ba]Tutsi. Peut-on aujourd’hui croire que cette date, pour dramatique qu’elle fût pour le peuple rwandais, aura finalement été le point de départ irréversible d’un avenir meilleur ?
Cette perspective est, pourrait-on dire, en train de devenir la réalité d’un quotidien vécu. Nul ne doute, cependant, que le chemin à parcourir est encore long et parsemé d’embûches. Les premiers résultats d’une révolution tranquille marquante sont là, visibles. L’organisation de la société rwandaise actuelle, la marche imprimée aux affaires publiques, et enfin, le comportement des citoyens, sont autant de signes pour convaincre le visiteur.

Détermination d’un peuple et foi en ses capacités de réussite

Dès le premier contact avec Kigali, on note la détermination d’un peuple et sa foi en ses capacités de réussite. Cet état d’esprit est partout. Dans la circulation en ville, j’ai noté, avec admiration, une discipline portée en bandoulière par tous les conducteurs. Le Sénégalais foulant le sol de Kigali est bluffé par les conducteurs des engins à deux roues. Ils ont tous des casques de protection vissés sur la tête et un autre en réserve accroché au guidon.
A Kigali, on retrouve nulle part d’étals sauvages, ni de vente à la sauvette. Point de marchands ambulants donc, ni de mendiants, encore moins d’animaux divagants à l’air libre. Chaque citoyen nettoie et balaie. En quittant Kigali et en circulant vers Butaré, on croit à peine au spectacle observé sur le parcours, partout, devant les maisons alignées en bord de route, on nettoie et bichonne les fleurs dans des jardins impeccablement dessinés et taillés à l’anglaise.

Toute cette organisation, m’a-t-on expliqué, est bâtie autour des chefs de quartier qui jouent un rôle essentiel dans l’administration des cités. Il semble que c’est ainsi partout dans le pays. On a pu également le constater à Huye et à Butaré, deux villes de l’intérieur. A Kigali, j’ai fait le pari de trouver, dans la circulation, des feux de circulation (feux rouges comme on dit chez nous) défectueux. Pari perdu, après 40 minutes de parcours soutenu et non interrompu en voiture dans les rues et avenues de la ville. Nous avions déjà une idée de cette discipline assumée avec fierté, en voyageant avec Rwandair.
Cette compagnie aérienne est l’une des plus jeunes par l’âge sur le continent, mais l’une des mieux organisées et des plus équipées.

La discipline de l’équipage, le personnel naviguant en cabine en particulier est remarquable. Une équipe professionnelle et disciplinée qu’on retrouve difficilement sur des lignes concurrentes africaines.
A peine assis, une attention particulière m’est accordée. Plus que je n’ai eu l’habitude d’en vivre sur n’importe quelle ligne aérienne africaine. Aucun doute, ma présence à bord a été signalée. Le siège que j’occupe en « classe business » n’explique pas tout. Ma qualité de ministre invité par le gouvernement de ce personnel navigant a ajouté à cette attention. Celle-ci se manifeste à moi de plusieurs manières à bord de ce vol. A moins d’une quarantaine de minutes de notre atterrissage pour escale à Cotonou, le co-pilote quitte sa cabine pour se présenter à moi. Il vient s’enquérir de mes sentiments sur le vol. « Ma satisfaction est totale », ai-je répondu.

Le sourire affiché par le jeune pilote, la trentaine sûrement, est symbolique du sérieux qu’il met dans sa tâche et du souci qui est le sien pour s’assurer que l’ensemble de l’équipage est à la hauteur de la mission. J’ai en fait compris que son geste, comme ceux de tous ceux qui se sont enquis de mon état, traduisent d’abord la qualité du rapport qu’ils ont avec leur pays, avec leurs institutions, avant de s’adresser à moi.
Pour eux, je suis à bord de ce vol, le prolongement de l’autorité rwandaise qui m’a invité. En me bichonnant comme ils l’ont fait, tout au long des 12 heures de voyage, ils s’occupaient à soigner l’image de leur pays. C’est cette belle et optimiste image qu’ils ont tous envie de projeter, face au regard dubitatif d’un monde stupéfait par le génocide de 1994. Sur Rwandair, on touche du doigt l’expression d’une conduite citoyenne assumée, traduisant le type de rapport désormais établi entre l’État, ses institutions sublimées, élevées au rang de culte.

MÉMORIAL DU GÉNOCIDE : LIEU DE SOUVENIRS D’UNE NATION RESSUSCITÉE !

7 avril 1994, début des massacres à Kigali par le bombardement nourri engagé depuis l’aube sur le parlement. C’est ici que se sont retranchés les politiques du Front patriotique rwandais. Ceux-là venus du champ de bataille à la frontière de l’Ouganda (nord du pays), y sont logés depuis le début des négociations d’Arusha, sous la protection de six cent soldats rebelles venus les accompagner. L’avion transportant le président rwandais, Juvénal Habyarimana, revenant d’Arusha, a été abattu quelques heures auparavant.
7 avril 2018. La nation temporairement détruite par le génocide se reconstruit et se souvient. Nous sommes dans un lieu symbolique, le Mémorial du génocide. Ils sont fiers au Rwanda de s’exprimer d’abord dans la langue nationale : le kenyarwanda. En ce jour de commémoration, ils se sentent tous fiers de répéter à l’envie le même refrain qui sonne comme une ritournelle : kwibuka 24, twiyubaka, twibuke. Ces trois mots occupent les discours officiels et meublent toutes les discussions des citoyens. L’idée de base postulée est significative d’un certain état d’esprit : souvenons-nous de ce qui s’est déjà passé, ici, il y a vingt-quatre ans, mais refusons, cependant, d’en être prisonnier à jamais, afin que nous puissions nous projeter dans l’avenir. Ce cri de ralliement à une cause nationale, a impulsé une inestimable dynamique de progrès, à tous les niveaux de la société.

Samedi 7 avril. Tout se passe sur le haut lieu mémorial abritant 200 mille restes de corps. Des restes retrouvés, crânes et ossements, du million d’êtres humains massacrés en trois mois par cette furie meurtrière de milices génocidaires et de leurs mentors, des militaires en débandade, derniers symboles d’un régime agonisant. Quand vous entrez dans le Mémorial, vous êtes dévastés par l’émotion en prenant contact avec la réalité qu’il abrite. Cette belle nature et sa verdure tonifiante qui caractérisent l’endroit, capable, par la seule magie de son écologie, de revigorer et d’égayer des âmes, souvent mélancoliques ou tristes, atténuent à peine l’intensité du chagrin étreignant chaque visiteur.
Si marquant soit le symbolisme s’attachant au lieu, et si poignant apparaît le rangement impeccable de milliers et de milliers de tombes abritant les sépultures d’adultes et de si jeunes enfants, on mesure à peine, ici, l’ampleur des tueries de 1994. Dire que 800 mille autres victimes sont ailleurs dans le pays. On imagine, cependant, ce qu’a pu être la souffrance et le martyr vécus par ce peuple. Cent jours d’atrocités, de barbarie qui ont plongé un pays dans un chaos total. C’est dans cette ambiance de mort que nous attendons l’arrivée du président de la République et son épouse qui viendront présider le premier acte d’un cérémonial, se déroulant dans sa phase intense sur une semaine. Les commémorations sont prévues, cependant, pour une durée totale de cent jours.

La pluie tombe sans interruption depuis la veille des cérémonies commémoratives. Encore et toujours, cette fine pluie sur la ville. Elle est revenue depuis la sortie des aurores. Et voilà qu’elle s’arrête subitement, comme pour laisser toute la place au couple présidentiel qui vient d’arriver pour présider le cérémonial prévu. On aperçoit de loin, à partir de la tribune, le couple qui dévale la pente fermant sur son côté gauche le chapiteau dressé à l’entrée du site mémoriel.
Avec de nombreux officiels, le président et son épouse se dirigent vers l’endroit où est prévu le dépôt de gerbes de fleurs. Tout est retransmis sur écran géant. Le couple s’immobilise devant l’espace aménagé.

La sonnerie aux morts retentit, sous la baguette du Chef d’orchestre qui dirige la musique principale de la Police rwandaise. Un léger détachement militaire rend les honneurs. Les pas saccadés et décidés des soldats ont rompu avec l’esprit et la pratique latine en la matière, pour épouser les traditions anglo-saxonnes. C’est aussi cela ce nouveau Rwanda qui étonne et fascine. L’allure du président, s’avançant vers le soldat qui lui tend la gerbe de fleurs est majestueuse et solennelle. Son épouse suit derrière avec une élégance tout aussi raffinée que celle de son époux. Tout le début du cérémonial se déroule à l’extérieur, retransmis en direct sur les écrans géants dans l’enceinte du chapiteau sous lequel est dressée la tribune.

Ne pas rester prisonnier du passé

Nous suivons en savourant les notes d’un chœur élevé par l’École nationale de musique. Celle-ci nous gratifie d’une symphonie avec une rythmique à vous couper le souffle. Souffle presque haletant au rythme de ce chœur joué sur un air mortuaire très prononcé emplissant l’immense salle accueillant la cérémonie. Un air et une rythmique laissant en chacun de nous un vif sentiment de tristesse, de chaos et de néant. Paradoxalement, dans cette atmosphère, c’est comme si la mort était à la fois cachée, mais si visible et palpable, partout.
La mélodie couvrant les paroles des artistes rend encore davantage pesante une ambiance déjà très forte en émotion. C’est dans ce cadre lourd et recueilli que le Chef de l’État, Son Excellence Paul Kagamé, et son épouse entrent sous le chapiteau. Assis juste à côté de Madame le ministre de la Culture et des Sports, à quelques centimètres du Chef de l’État, j’eus le temps d’observer et de noter. Je remarque surtout toute la gravité qui se lit sur les visages et en particulier sur celui charismatique du Chef de l’État, s’apprêtant à transmettre un message d’espoir et d’espérance à son peuple. Une adresse qui sera une source d’inspiration pour les cents jours (7 avril 2018 / 4 juillet 2018) de commémoration du génocide.

Un fait assez frappant me laissa un sentiment d’étonnement. C’est le mufti de Kigali qui a été appelé aux côtés du Chef de l’État pour dire une prière pour le repos de l’âme de chacune et de chacun du million de victimes. Tout le monde peut comprendre mon étonnement, dès que l’on souligne que le Rwanda est un pays chrétien dans des proportions écrasantes. Cela est voulu. Une prière symbolique, m’a-t-on expliqué, pour informer sur le rôle important joué par les musulmans et magnifier celui de leurs guides dans d’immenses efforts à cette noble fin et les risques pris par eux, pour assurer une protection aux victimes poursuivies par des hordes de miliciens génocidaires encouragés et protégés par les soldats du régime.
Le président de la République peut maintenant s’adresser à son peuple. Son pragmatisme légendaire et son souci de la précision se lisent même dans les pas qui le conduisent vers le pupitre, d’où il va s’exprimer. Un discours court, dense et vrai. Point besoin d’une dizaine de minutes pour frapper les esprits et atteindre le cœur d’un peuple attentif.
Devant le pupitre, quelques bouts de papier sur lesquels sont couchées des notes sommaires servent de repères. Cela lui suffit pourtant pour dire l’essentiel : « Nous sommes aujourd’hui réunis pour nous souvenir un passé tragique et douloureux pour notre peuple. Un jour, toute la vérité sera dite sur ce terrible génocide. Comme dit un proverbe rwandais, la vérité traverse le feu mais ne brûle jamais. Quand vous faites le mal chez vous, vous pouvez toujours avoir avec vous des étrangers prêts à vous aider pour commettre ce mal. Cela a été le cas chez nous en 1994 ».

Le Chef de l’État poursuit : « Je vous invite, cependant, à ne pas rester prisonniers de notre passé. Regardons tout en face, assumons ensemble, pour nous donner les moyens de nous reconstruire, de reconstruire. Ayons confiance en nous. En 24 ans, nous avons redonné espoir au peuple qui a été résilient. Gardons tous espoir dans l’avenir ». Tout est dit dans ces mots simples et sobres. Pragmatique, flegmatique surtout, tant dans sa tenue que dans sa démarche altière, Son Excellence, le président Paul Kagamé prend congé avec son épouse, de nous. Le préposé au micro central peut annoncer son départ. Tout est fini pour ce matin. Rendez-vous est pris pour une marche silencieuse qui va clôturer la première journée de commémoration prévue pour une durée de 100 jours symboliques.

UNE MARCHE FUNÈBRE VERS LE STADE NATIONAL

Le bouquet final de la première journée ! Deux heures se sont écoulées entre le premier acte de la première journée de commémoration et le clou du cérémonial qui eut lieu, ce samedi 07 avril 2018, au stade national de Kigali, lieu de ralliement des marcheurs. Il est 16 heures 30 minutes quand l’ambassadeur Abdou Wahab Haidara sonne dans ma chambre pour me rappeler l’heure de départ de la marche, prévue à dix-sept heures. Je le rejoins immédiatement dans le hall de l’hôtel, en moins de cinq minutes, nous avons rallié les marcheurs, venus en très grand nombre. On les trouve et attendant patiemment sur le parvis du parlement, l’arrivée du Chef de l’État.
Un cortège de taille plus que moyenne, toute sirène hurlante, s’immobilise devant le peloton se mettant en place. C’est la première dame du pays qui s’extirpe de la rutilante voiture escortée.
Casquette solidement vissée sur la tête, pantalon jean bleu, assorti avec des baskets de couleur bleu ciel, est placée en tête. Les marcheurs alignés en bloc de l’avant vers l’arrière peuvent s’ébranler. Une marche silencieuse et recueillie, à l’allure funèbre, comme si le deuil est à l’instant dans nos rangs qui se dirigent vers le stade national. Je marche à côté de notre ambassadeur et du jeune Secrétaire d’État aux affaires étrangères. Je dénote dans cette assemblée, avec ma tenue de ville et mes chaussures en cuir, que je suis venu sans la tenue appropriée de marcheur.

Si ce n’était que cela. J’avais compris, comme on me l’avait laissé entendre le matin, que la marche, symbolique, était prévue sur une distance de cinq cent mètres. Une fausse information. Au finish, trois kilomètres, sur une chaussée par endroits un peu surélevé sous nos pieds à un rythme prononcé ! La cause en valait bien la peine, mais ce fut éreintant à l’arrivée. Manifestement, la première dame qui mena avec cadence le cortège a des heures de pratique sportive suivie, dans les pieds. Au bout d’une trentaine de minutes de trotte, le stade s’ouvre à nous et offre son antre qui absorbe cette masse de marcheurs recueillis et silencieux.

Reconstitution

Le rectangle vert du terrain de foot est occupé par de groupes de jeunes filles et garçons habillés en tee-shirts bleu, gris et blanc. Ils sont disposés sur l’aire de jeu à la faveur d’une scénographie bien travaillée et laissant apparaître, par son dispositif, des figures particulières. Tous les jeunes sur le terrain tiennent des cierges allumées offrant ainsi un spectacle lumineux spécial, dès que l’intensité de la lumière provenant des puissants projecteurs, installés dans les 4 coins du stade, baisse sous l’effet des manœuvres effectuées à cette fin par des préposés commis à la tâche.
Dans les gradins du stade, à la tribune couverte, les virages et les tribunes découvertes, les bougies illuminent le décor. L’idée de deuil est partout symbolisée et mise en évidence par la scénographie d’ensemble. Cette idée de deuil est dramatisée par les effets auditifs provenant des enceintes disposés dans tout le stade et déversant, de façon intermittente, des cris et des hurlements de victimes fuyant des hordes de génocidaires ou subissant leurs atrocités dans un abandon total. Des tirs de rafales reconstitués et des châtiments simulés fusent également des sources sonores. Des séquences de dramatisation à souhait du cérémonial voulues et organisées auxquelles viennent s’ajouter des témoignages vivants d’une jeune étudiante de l’époque et d’un gardien d’église, tous deux rescapés des massacres.

Une autre séquence tout aussi poignante que les précédentes annonce la fin du cérémonial du jour qui a débuté depuis 9 heures du matin. Les montres affichent 18 heures 45 minutes. On en a choisi une centaine, parmi les jeunes présents sur le terrain, équitablement répartis entre filles et garçons, pour venir décliner, devant la tribune, où est installée la première dame, le nom d’une centaine de victimes, ayant eu dans les massacres une histoire singulière, brièvement racontée dans le texte dit par les enfants. Chaque jeune conclut sa déclaration par les mots fétiches du jour: « Kwibuka24, Twiyubuka ».
Souvenirs pénibles

La cérémonie s’achève. Le soleil finit de contourner, dans sa marche vers l’horizon, les flancs des collines de Jali, Kigali, Kami et Rebora qui ceinturent la ville de Kigali. Épousant les bordures de l’horizon, l’astre solaire projette sur les cimes de ces collines un rouge arc-en-ciel. Celles-ci les reflètent sur le stade national, comme pour venir subrepticement égayer nos âmes plongées, depuis plus d’une heure, dans une profonde tristesse par un cérémonial de souvenirs pénibles à vivre. Cent jours de massacre ! Au sortir desquels un autre Rwanda. Et comme le dit le président Kagamé : « le Rwanda sera, non seulement au rendez-vous des civilisations, mais aussi des sciences, des technologies et de toutes les cultures qui dominent le monde ». Optimiste et sur des pas victorieux du Rwanda marchant vers l’avenir, il ajoute : « Bien que nous sommes désormais loin de notre passé, faisons bon usage du présent pour faire mouche au futur. Certes le plus difficile n’est plus là d’où nous venons, mais plutôt là où nous désirons et rêvons d’aller. Au Rwanda, nous désirons et rêvons d’aller loin grâce à ce peuple et à cette jeunesse désormais consciente ».

Quand on descend à Kigali, on est fasciné par la marche de ce pays, mais on est aussi frappé par toute la dynamique procédant du charisme d’un homme : Paul Kagamé et surtout par le leadership transformationnel qu’il incarne dans la conduite du destin de son peuple. On lui emprunte de nouveau ses mots pour conclure ce reportage : « si notre pays est au rang premier en Afrique, et que le monde entier nous observe aujourd’hui, ce n’est pas parce que nous avons le Vatican, la Kabbaa, la Maison blanche, l’Élysée ou le Taj Mahal ici chez nous (… ) non pas que vous avez Paul Kagamé comme Chef d’État, mais parce que vous avez des fils et des filles du Rwanda (… ) qui se sont pardonnés entre eux, et qui ont pris le destin de leur pays en mains par le sens du travail, des innovations et du patriotisme comme étant la clé de leur progrès et de leur développement ». Le génocide de 1994 renvoie, dans notre esprit et dans son impact ce que furent l’ère du Meiji (1868-1912) pour le Japon, la Grande Révolution culturelle prolétarienne (1966-1976) pour la Chine. Le Meiji a construit le Japonais d’aujourd’hui, la Révolution culturelle le Chinois qui étonne le monde actuel. Le génocide du Rwanda a permis de réinventer le Rwandais.

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Posté le 20/04/2018 par rwandaises.com