Durant des décennies, Patrice Lumumba fut un nom, un mythe, un portrait inlassablement repris par la peinture populaire. A plusieurs reprises, les dirigeants successifs du Congo tentèrent de le récupérer, Mobutu le réhabilita solennellement, Laurent Désiré Kabila se réclama de lui, Joseph Kabila lui édifia un monument et lui dédia un boulevard, mais la population ne confondit jamais le héros de l’indépendance avec les dirigeants qui lui succédèrent. Aujourd’hui, alors que le pays a traversé tant de vicissitudes, connu tant de bouleversements, le souvenir de Lumumba refait surface, moins comme figure du passé que comme élément mobilisateur pour le présent.
C’est parce qu’il se souvenait de son oncle que Jean-Jacques, le neveu de Patrice Lumumba (il est le petit fils de son frère) trouva un jour le courage de claquer la porte de la banque BGFI où il occupait un poste de responsabilité, sous la direction de Francis Selemani, un demi frère de Joseph Kabila : « je me suis regardé dans la glace, j’ai pensé que ce n’était pas pour cela que mon oncle avait combattu et j’ai pris ma décision ». C’est ainsi que Jean-Jacques, devenu lanceur d’alerte, a débarqué un jour dans les locaux du Soir, avec sous le bras des dossiers explosifs qui démontraient les collusions du clan Kabila. Depuis lors cet homme qui vit en exil avec sa famille soutient le combat du mouvement citoyen LUCHA et, à l’instar de Fred Bauma, du regretté Luc Nkulula, mort dans l’incendie de sa maison à Goma, il constate toute la modernité du message de son grand oncle: « il défendait l’unité du pays contre ceux qui voulaient le diviser (on dirait aujourd’hui le balkaniser…). Profondément nationaliste, il avait de hautes ambitions pour le Congo et n’était pas gagné par la corruption…Après lui, aucun dirigeant n’a porté son héritage, pas même ceux qui se disaient lumumbistes… »
Selon Jean-Jacques Lumumba, aucun politicien ne correspond aujourd’hui à cette image d’un homme droit, sans compromis. « C’est pour cela que nous nous référons à lui, il n’y a pas eu de héros comparable à lui. Le seul qui mobilise la jeunesse, c’est le docteur Mukwege, lui aussi défend les intérêts du pays et non sa cause personnelle…Pour le reste… C’est en songeant à Lumumba que nous souhaitons un renouvellement de la classe politique… »
L’historien Isidore Ndaywel s’est longuement penché sur l’histoire de Patrice Lumumba, devenu aujourd’hui un mythe. « C’est un personnage sans tâche, ses paroles fortes, éloquentes, frappaient les esprits. Disparu trop tôt, sans avoir eu le temps d’agir dans le concret, son image est demeurée intacte… »
De Lumumba, Ndaywel retient surtout les paroles fortes qui ont mené à la décolonisation, sa lutte pour l’unité du Congo, pour l’indépendance et aussi son combat économique. « Il souhaitait que les richesses du pays bénéficient aussi aux Congolais, ce qui l’a mené au conflit avec les grandes sociétés… »
Ndaywel constate aussi que « tous les dirigeants congolais qui ont suivi le leader assassiné ont déçu, aucun d’entre eux ne mérite d’être célébré… C’est pourquoi on s’attache à Lumumba comme à une bouée, il demeure un élément fédérateur. De plus, son martyre frappe les esprits, son long périple vers la mort ressemble à la Passion du Christ…Son engagement politique a été scellé par sa mort, il a fait le sacrifice de sa vie et il en était conscient… »
L’historien établit le lien avec le présent « cette image patriotique, irréprochable, touche d’autant plus que nous connaissons à nouveau le « Congo des martyrs ». Depuis 2016, (ndlr. lorsque les élections ont été reportées…) il y a eu beaucoup de morts, particulièrement parmi les jeunes. Paradoxalement, Lumumba est vénéré aussi dans la diaspora, même si, sociologiquement, beaucoup de jeunes Congolais vivant à l’étranger ont eu des parents mobutistes… »
L’intérêt pour Lumumba ne se limite pas aux Congolais, il touche aussi les jeunes Belges. « A chacun de mes séjours en Europe », poursuit Ndaywel, « je constate la culpabilité qui persiste en Belgique… Des jeunes viennent me trouver pour en savoir plus, ils regrettent qu’à l’école on ne leur ait pas parlé de Patrice Lumumba, ils relisent son discours du 30 juin et souhaiteraient, si longtemps après, demander pardon pour la chicotte, pour les injustices de la période coloniale… Toutes ces demandes exigent une réponse… Quant au Congo, Mobutu, durant les cinq premières années de son règne, s’est réclamé de Lumumba, mais après, durant trente ans, il s’est autodétruit…Laurent Désiré Kabila, lui, avait, dans son maquis, poursuivi le combat de Lumumba, et il fut assez bien accueilli par la population. Mais par la suite, les Congolais ont éprouvé une telle rancune à l’égard de son fils Joseph que l’AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo, qui avait chassé Mobutu en 1997 ) se trouve aujourd’hui complètement discréditée.

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Posté le 02/07/2018 par rwandaises.com