On le sait : pour qui veut comprendre l’Afrique des Grands Lacs, les ouvrages de l’historien Jean-Pierre Chrétien sont essentiels. Nul autre que lui n’a mieux analysé, sur base de documents, de recherches de terrain, les rapports de pouvoir dans cette région déchirée, nul autre n’a autant déconstruit les analyses sommaires qui osaient évoquer la « sauvagerie » naturelle, ou le caractère inévitable, sinon génétique, de la violence.
Une fois de plus, l’ancien directeur de recherches du CNRS est remonté aux sources : dans un essai d’une rare érudition, et qui pourtant se lit sans difficulté aucune, il analyse le regard que les Européens, tard venus dans la région, portent sur ces sociétés complexes, où les pouvoirs en place, multiséculaires, les accueillent avec réticence et tentent de résister à la domination.

Dans le cas du Rwanda et du Burundi, les caractéristiques de la présence belge, qui prend le relais des Allemands après la deuxième guerre mondiale, est analysée avec acuité : dans ce système d’administration indirecte, qui reposait sur les élites locales, primauté est donnée aux valeurs dites traditionnelles, et surtout au sens de l’ethnisme, ce qui mènera à la définition « raciale » des relations sociales qui existent entre agriculteurs et éleveurs.
L’auteur montre comment, peu à peu, les Africains adhèrent à ce regard que l’autre, l’Européen, porte sur eux, comment ils se l’approprient, jusqu’à entretenir une version tronquée de leur propre histoire.

On sait aujourd’hui à quel point la « lecture » de cette Afrique des Grands Lacs, imposée par la colonisation, s’est avérée meurtrière, à quel point l’histoire, tronquée et abâtardie, est devenue un instrument de haine et de mort. Au vu des deux dernières décennies, et même des rapports politiques qui se sont instaurés depuis les indépendances, il est indispensable de revenir en arrière, de déconstruire le mensonge ethnographique des intellectuels étrangers afin de remettre à plat la réalité des hommes.
Car si, ainsi que le dit l’auteur, l’Afrique dite des Grands Lacs a été « inventée » par le regard colonial, il est temps aujourd’hui, un demi siècle après l’indépendance, qu’elle formule « sa » vérité, qu’elle écrive enfin son histoire et son avenir.

Les peuples de cette région, dynamiques, entreprenants, en ont le désir. Jean-Pierre Chrétien leur en donne les outils.

Jean-Pierre Chrétien, l’invention de l’Afrique des Grands Lacs, une histoire du XXe siècle, éditions Karthala

http://blogs.lesoir.be/colette-braeckman/2010/11/04/linvention-de-lafrique-des-grands-lacs/
Posté par rwandaises.com