Le Kadhafi que je connais

Pour le président de la République d’Ouganda, le leader libyen n’est pas un saint. Mais l’Occident a eu tort d’intervenir dans les affaires africaines.

Opinion

Quand le colonel Mouammar al-Kadhafi est arrivé au pouvoir en 1969, j’étais en troisième année à l’université de Dar es-Salaam, en Tanzanie. Nous regardions son ascension d’un bon œil, car c’était un dirigeant dans la tradition du colonel Gamal Abdel Nasser, en Égypte, à la position nationaliste et panarabe. Mais Kadhafi ne tarda pourtant pas à poser des problèmes à l’Ouganda et à l’Afrique noire.

Il soutenait Idi Amin Dada

Idi Amin Dada a accédé au pouvoir en Ouganda en 1971 avec l’aide de la Grande-Bretagne et d’Israël, qui le pensaient assez ignorant pour pouvoir le manipuler. Or, Amin se retourna contre ses sponsors quand ceux-ci refusèrent de lui vendre des fusils pour se battre contre la Tanzanie. Malheureusement, Kadhafi, sans se renseigner correctement au préalable sur l’Ouganda, vola au secours d’Idi Amin. Il le fit parce que ce dernier était un «musulman» et que l’Ouganda était un «pays musulman», où les musulmans étaient «opprimés» par les chrétiens. Amin Dada a tué beaucoup de gens de manière extrajudiciaire, et Kadhafi a été associé à ces erreurs.
En 1972 et 1979, Kadhafi a envoyé des troupes libyennes défendre Amin Dada quand nous (le Front national de libération d’Ouganda) l’avons attaqué. Je me souviens du Tupolev Tu-22 libyen qui essaya de nous bombarder à Mbarara en 1979. La bombe finit à Nyarubanga, au Burundi, car les pilotes avaient pris peur. Ils n’ont même pas réussi à approcher leur cible correctement. Nous avions déjà abattu beaucoup des MIG d’Amin Dada avec des missiles sol-air. C’étaient surtout nos frères et sœurs tanzaniens qui se battaient. Beaucoup de miliciens libyens furent capturés et rapatriés en Libye par la Tanzanie. Ce fut une grave erreur de Kadhafi et une agression directe contre le peuple ougandais et l’Afrique de l’Est.

Sa campagne pour des États-Unis d’Afrique

La deuxième grave erreur de Kadhafi a été sa position vis-à-vis de l’Union africaine (UA), où il aappelé à un gouvernement continental «tout de suite». Depuis 1999, il essaie d’imposer ce point de vue. Les noirs sont toujours polis, en règle générale, ils ne veulent pas offenser les autres. C’est ce que l’on appelle l’obufura dans la langue runyankore, ou mwolo en luo —le fait de traiter, surtout les étrangers, avec attention et respect. Il semble que certaines cultures non-africaines ne pratiquent pas l’obufura. On peut y voir quelqu’un parler à une personne âgée comme s’il s’adressait à un enfant de maternelle. «Il faut faire ci, il faut faire ça ; etc.» Nous avons essayé de montrer à Kadhafi qu’une gouvernance continentale serait difficile à court et moyen terme. Nous devrions plutôt viser la Communauté économique africaine et, quand c’est possible, viser également des Fédérations régionales.
Mais Kadhafi ne voulait rien savoir. Il ne respectait pas les règles de l’UA. Il exhumait les sujets ou les discussions abordés lors de précédentes réunions. Il était capable de «casser» une décision prise par tous les autres chefs d’État africains. Certains d’entre nous furent obligés d’intervenir et de s’opposer à sa position erronée, et, en travaillant à plusieurs, nous avons à plusieurs reprises eu raison de sa position illogique.

Il s’est proclamé «Roi des rois»

La troisième erreur de Kadhafi est sa tendance à l’ingérence dans les affaires internes de nombreux pays africains, en utilisant le peu d’argent dont la Libye dispose comparé à ces pays. Un exemple frappant a été son engagement auprès des dirigeants culturels d’Afrique noire (rois, chefs, etc.). Quand les dirigeants politiques africains ont refusé de soutenir son projet de gouvernement africain, Kadhafi, aussi incroyable que cela puisse paraître, a pensé qu’il pouvait les contourner et travailler avec ces rois pour mettre ses projets à exécution. J’ai averti Kadhafi à Addis-Abeba que des mesures seraient prises contre tout roi ougandais qui se mêlerait de politique, car notre Constitution ne le permettait pas. J’ai proposé une motion à Addis-Abeba visant à supprimer des registres de l’UA toutes les références aux rois (dirigeants culturels) qui avaient fait des discours à notre tribune, parce qu’ils y avaient été invités illégalement par le colonel Kadhafi.

Il a ignoré la situation critique du Sud-Soudan

La quatrième grave erreur a été commise par la plupart des dirigeants arabes, dont, dans une certaine mesure, Kadhafi. Elle est en relation avec le peuple du Sud-Soudan, qui souffre depuis longtemps. Beaucoup des dirigeants arabes ont soit encouragé, soit ignoré les souffrances du peuple noir de ce pays. Cette injustice a de tout temps suscité des tensions et des frictions entre nous et les Arabes. Cependant, je dois rendre hommage à Kadhafi et au président Hosni Moubarak qui se sont déplacés à Khartoum juste avant le référendum au Soudan, déplacement au cours duquel ils ont conseillé au président Omar el-Béchir de respecter l’issue de cet exercice.

Terrorisme

Parfois, Kadhafi et d’autres radicaux du Moyen-Orient ne se distancient pas assez du terrorisme, même lorsqu’ils luttent pour une juste cause. Le terrorisme est le recours à une violence indiscriminée —sans distinction entre cibles civiles et militaires. Les radicaux du Moyen-Orient, qui sont assez différents des révolutionnaires d’Afrique noire, semblent penser que tous les moyens sont bons pour combattre ses ennemis. C’est pourquoi ils détournent des avions, assassinent, mettent des bombes dans des bars, etc. Pourquoi faire sauter des bars? Les gens y vont normalement pour s’amuser, pas dans un but politique.
Nous étions aux côtés des Arabes dans la lutte anticolonialiste. Les mouvements de libération d’Afrique noire se sont cependant développés différemment des mouvements arabes. Quand nous prenions les armes, nous combattions des soldats ou sabotions des infrastructures, mais ne visions jamais des civils. Ces méthodes non-sélectives ont tendance à isoler les luttes du Moyen-Orient et du monde arabe. Il serait bon que les radicaux de ces régions puissent rationaliser leurs méthodes de travail dans ce domaine de recours systématique à la violence.
Ce sont là les points négatifs en relation avec Kadhafi aux yeux des patriotes ougandais dans les années passées. Chacune de ces positions adoptées par Kadhafi a été malheureuse et inutile. Toutefois, Kadhafi a objectivement eu de nombreux côtés positifs. Et ceux-ci ont œuvré pour le bien de l’Afrique, de la Libye et du tiers monde. Je les aborderai point par point.

Kadhafi est un nationaliste

Kadhafi a mené une politique étrangère indépendante et, naturellement, des politiques intérieures également indépendantes. Je ne suis pas capable de comprendre la position des pays occidentaux, qui semblent ne pas apprécier les leaders à la mentalité indépendante et leur préférer des marionnettes. Les marionnettes ne sont bonnes pour aucun pays. La plupart des pays qui sont passés du tiers monde au monde développé depuis 1945 ont eu des dirigeants à l’esprit indépendant: la Corée du Sud (Park Chung-hee), Singapour (Lee Kuan Yew), la République populaire de Chine (Mao Zedong, Chou En-lai, Deng Xiaoping, le maréchal Yang Shangkun, Li Peng, Jiang Zemin, Hu Jintao), la Malaisie (le Dr Mahthir Mohamad), le Brésil (Luis Inacio Lula da Silva), l’Iran (les ayatollahs Khomeiny et Khamenei), etc. Entre les deux Guerres mondiales, l’Union soviétique s’est transformée en pays industriel, propulsé par le dictatorial mais indépendant Joseph Staline. En Afrique, nous avons aussi eu notre bonne part de dirigeants à l’esprit indépendant: le colonel Nasser en Égypte, Mwalimu Nyerere en Tanzanie, Samora Machel au Mozambique, et d’autres encore. C’est comme ça que l’Afrique du Sud a été libérée. C’est comme ça que nous nous sommes débarrassés d’Idi Amin Dada. L’arrêt du génocide au Rwanda et la déposition de Mobutu Sese Seko en République démocratique du Congo ont été le fruit des efforts de dirigeants africains à l’esprit indépendant.
Kadhafi, quelles que soient ses fautes, est un vrai nationaliste. Je préfère les nationalistes aux marionnettes obéissant aux intérêts étrangers. Où des marionnettes ont-elles transformé leur pays? J’ai besoin pour le savoir de l’aide de ceux qui s’y connaissent en manipulation.

En revanche, Kadhafi, avec son esprit indépendant, a fait des contributions positives en Libye, je pense, ainsi qu’en Afrique et au tiers monde. Prenez juste un exemple: à l’époque où nous combattions les dictatures criminelles ici en Ouganda, nous avons rencontré un problème dû à une complication causée par notre échec à nous emparer de suffisamment d’armes à Kabamba, le 6 février 1981. Kadhafi nous a fait parvenir un petit envoi de 96 fusils, 100 mines antichars, etc., qui s’est avéré très utile. Il n’a pas consulté Washington ou Moscou avant de le faire. Et c’était bon pour la Libye, pour l’Afrique et pour le Moyen-Orient. Nous devrions aussi mettre au compte de son indépendance d’esprit le fait qu’il a chassé les bases militaires britanniques et américaines de Libye.

Il a fait monter le prix du pétrole

Avant que Kadhafi n’arrive au pouvoir en 1969, un baril de pétrole coûtait 40 cents américains (0,28 euros). Il a lancé une campagne de rétention du pétrole arabe pour obliger l’Occident à payer davantage. Je crois que le prix est alors monté à 20 dollars (14,18 euros) le baril. Quand la guerre israélo-arabe de 1973 a éclaté, le baril de pétrole a atteint 40 dollars (28,36 euros). Je suis par conséquent assez surpris d’entendre que de nombreux producteurs de pétrole du monde, notamment les pays du Golfe, n’apprécient pas le rôle historique joué par Kadhafi dans ce domaine. L’immense fortune dont jouissent nombre de ces producteurs de pétrole est en partie due aux efforts de Kadhafi. Et un pétrole plus cher n’a pas empêché les pays occidentaux de continuer à se développer. Ce qui signifie par conséquent que la situation pétrolière pré-Kadhafi était caractérisée par une surexploitation des pays producteurs de pétrole par les nations occidentales.

Kadhafi a construit la Libye

Je n’ai jamais pris le temps de me pencher sur les conditions socio-économiques qui prévalent en Libye. La dernière fois que j’y suis allé, j’ai pu voir, même de l’avion, qu’il y avait de bonnes routes. À la télévision, on voit les rebelles accompagnés par des journalistes occidentaux aller et venir dans des pickups sur de très bonnes routes. Qui les a construites? Qui a construit les raffineries de pétrole à Brega, et ces autres structures où ont eu lieu les combats de ces derniers semaines? Est-ce que ces installations ont été construites à l’époque du roi et de ses alliés britanniques et américains, ou par Kadhafi?

En Tunisie et en Égypte, des jeunes se sont immolés parce qu’ils n’arrivaient pas à trouver de travail. Est-ce que les Libyens n’ont pas de travail non plus? Dans ce cas, pourquoi y a-t-il en Libye des centaines de milliers de travailleurs étrangers? La politique de la Libye de fournir tant d’emplois aux travailleurs du tiers monde est-elle répréhensible? Est-ce que tous les enfants vont à l’école en Libye? Était-ce le cas autrefois —avant Kadhafi? Le conflit en Libye est-il économique, ou purement politique? La Libye aurait sans doute davantage évolué si elle avait plus encouragé le secteur privé. Ceci dit, ce sont les Libyens qui sont les mieux placés pour en juger. Aujourd’hui, la Libye est un pays aux revenus moyens, avec un PIB de 62 milliards de dollars (43,9 milliards d’euros).

C’est un modéré

Kadhafi est l’un des rares dirigeants laïques du monde arabe. Il ne croit pas au fondamentalisme islamique, c’est pourquoi les femmes libyennes peuvent aller à l’école, intégrer l’armée, etc. C’est un point positif à mettre au compte de Kadhafi.
Pour en venir à la crise actuelle, par conséquent, je dois souligner quelques problèmes.

Tout d’abord, il faut faire la distinction entre manifestation et insurrection. Les manifestations pacifiques ne doivent pas être réprimées avec des balles réelles. Naturellement, même les manifestations pacifiques doivent s’accorder avec la police pour s’assurer qu’elles n’entravent pas les droits des autres citoyens. Cependant, quand les émeutiers s’attaquent aux commissariats et aux baraquements de l’armée pour prendre le pouvoir, ce ne sont plus des manifestants; ce sont des insurgés. Et il faut les traiter comme tels. Un gouvernement responsable doit alors faire raisonnablement usage de la force pour les neutraliser.

Évidemment, le gouvernement responsable idéal devrait aussi être celui qui est élu par le peuple à intervalles réguliers. Si la légitimité d’un gouvernement soulève des doutes et que le peuple décide de lancer une insurrection, cela doit rester du ressort des forces internes. Ce ne sont pas à des forces extérieures de s’arroger ce rôle, elles n’ont souvent pas les connaissances nécessaires pour prendre les bonnes décisions.
Une implication extérieure excessive provoque toujours de terribles distorsions. En vertu de quoi des forces extérieures devraient-elles s’impliquer? C’est une motion de censure à l’égard du peuple lui-même. Une insurrection interne légitime, si c’est la stratégie choisie par les leaders de ce mouvement, peut réussir.

Le shah d’Iran a été vaincu par une insurrection interne; la révolution russe de 1917 était une insurrection interne; la révolution à Zanzibar en 1964 était une insurrection interne; les changements en Ukraine, en Géorgie et ainsi de suite: des insurrections internes.
C’est aux leaders de la résistance d’un pays de décider de leur stratégie, et pas aux étrangers de sponsoriser des groupes d’insurgés dans des pays souverains. Je suis totalement allergique à toute ingérence étrangère, politique et militaire dans des pays souverains, surtout dans les pays d’Afrique. Si l’intervention étrangère était une bonne chose, alors les pays africains seraient les plus prospères du monde, car nous sommes ceux qui en ont reçu les plus grosses doses: le commerce des esclaves, le colonialisme, le néocolonialisme, l’impérialisme, etc. Mais tous ces phénomènes imposés par l’étranger ont été désastreux. L’Afrique n’a commencé que très récemment à s’en sortir, en partie parce que nous rejetons les ingérences étrangères.

L’ingérence étrangère et son acceptation par les Africains sont responsables de cette stagnation sur notre continent. La mauvaise définition des priorités dans beaucoup de pays africains est, dans de nombreux cas, imposée par des groupes extérieurs. Les échecs à établir des priorités en terme d’infrastructures, par exemple, tout particulièrement l’énergie, sont en partie dus à certaines de ces pressions. À la place, c’est la consommation qui est encouragée. J’ai été témoin de cette mauvaise définition des priorités même ici, en Ouganda. Les intérêts extérieurs s’allient, par exemple, avec de faux groupes internes pour s’opposer à des projets énergétiques pour de fausses raisons. Comment une économie peut-elle se développer sans énergie? Les collaborateurs et leurs soutiens étrangers ne s’en soucient pas.

Deuxièmement, si vous appuyez des insurrections soutenues par des étrangers dans de petits pays comme la Libye, que ferez-vous des grands pays comme la Chine, nation dont le système est différent de celui des pays occidentaux? Allez-vous imposer une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Chine en cas d’insurrection, comme il est arrivé place Tiananmen, au Tibet ou àÜrümqi?
Troisièmement, les pays occidentaux utilisent toujours deux poids, deux mesures.

En Libye, ils étaient pressés d’imposer une zone d’exclusion aérienne. À Bahreïn et dans d’autres régions où les régimes sont pro-occidentaux, des conditions identiques ou plus dramatiques encore les laissent de marbre. Nous avons demandé aux Nations unies d’imposer une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Somalie —pour empêcher la libre circulation de terroristes liés à al-Qaida, qui a tué des Américains le 11 septembre 2001, des Ougandais en juillet dernier, et tant nui aux Somaliens— sans succès. Pourquoi? N’y a-t-il pas en Somalie des êtres humains au même titre qu’à Benghazi? Ou est-ce parce que la Somalie n’a pas de pétrole qui ne soit pas intégralement contrôlé par les compagnies pétrolières étrangères, contrairement à la Libye, grâce à la position nationaliste de Kadhafi?

Quatrièmement, les pays occidentaux sont toujours très prompts à commenter tous les problèmes du tiers monde —l’Égypte, la Tunisie, la Libye, etc. Et pourtant, certains d’entre eux ont entravé la croissance dans ces pays-là justement. En 1952, dans une Égypte peu évoluée, un coup d’État miliaire s’est lentement transformé en révolution. Le nouveau dirigeant, Nasser, ambitionnait de transformer l’Égypte. Il voulait construire un barrage non seulement pour générer de l’électricité, mais aussi pour améliorer l’ancien système d’irrigation égyptien. L’Occident lui a refusé de l’argent, car les occidentaux ne pensaient pas que les Égyptiens avaient besoin d’électricité. Nasser a alors décidé de lever des fonds en nationalisant le canal de Suez.

Il a été attaqué par Israël, la France et la Grande-Bretagne. Il faut rendre justice aux États-Unis, et préciser que le président Eisenhower était alors opposé à cette agression. Naturellement il y avait aussi la ferme position de l’Union soviétique à l’époque. Quelle quantité d’électricité ce barrage était-il supposé produire? À peine 2.000 mégawatts —pour un pays comme l’Égypte! De quel droit moral de telles personnes commentent-elles donc les affaires de ces pays ?

Cinquièmement, l’habitude aujourd’hui bien enracinée des pays occidentaux d’abuser de leur supériorité technologique pour imposer la guerre aux sociétés moins développées, sans logique indéboulonnable, va déclencher une course à l’armement mondiale. Les actions des pays occidentaux en Irak et à présent en Libye font valoir que «la raison du plus fort est toujours la meilleure». Je suis convaincu que de nombreux pays qui en sont capables vont intensifier leur recherche militaire, et, dans quelques décennies, nous pourrions vivre dans un monde encore plus armé. La science de l’armement, ce n’est pas de la magie. Un petit pays comme Israël est aujourd’hui une superpuissance en terme de technologie militaire. Et pourtant, il y a 60 ans, Israël devait acheter des avions Fouga Magister d’occasion à la France. Plus d’un pays pourrait devenir un petit Israël si cette tendance de l’Occident à abuser des moyens militaires persistait.

Sixièmement, malgré tout cela, le colonel Kadhafi devrait être prêt à s’asseoir avec l’opposition, sous la médiation de l’UA, avec les groupes d’opposition qui incluent à présent des individus que nous connaissons bien. Je sais que Kadhafi a son système de comités élus qui se réunissent pour former le Congrès général du peuple. En réalité, Kadhafi estime qu’il est supérieur à notre système multipartite. Naturellement, je n’ai jamais eu le temps d’étudier tous ses avantages. Quoiqu’il en soit, même si ce système est avantageux, aujourd’hui, apparemment, le mode de gouvernement de leur pays pose un problème à un nombre significatif de Libyens. Étant donné qu’il n’y a pas eu en Libye d’élections soumises à une observation internationale, pas même par l’UA, nous sommes dans l’incapacité de dégager le vrai du faux. Par conséquent, la bonne méthode pour aller de l’avant, c’est le dialogue.

Septièmement, la mission de l’UA n’a pas pu entrer en Libye parce que les pays occidentaux ont commencé les bombardements la veille du jour où elle était censée arriver. Quoiqu’il en soit, la mission se poursuivra. À mon avis, outre ce qu’elle est en train d’accomplir, il pourrait être important de convoquer un sommet extraordinaire de l’UA à Addis-Abeba pour discuter de cette grave situation.

Huitièmement, en ce qui concerne l’opposition libyenne, moi je ne serais pas à l’aise si j’étais soutenu par des avions de guerre occidentaux. Les suppôts des intérêts étrangers n’ont jamais aidé l’Afrique. Nous en avons eu copieusement notre part au cours des 50 dernières années —Mobutu Sese Seko, Houphouët-Boigny, Kamuzu Banda, etc. Les occidentaux ont commis beaucoup d’erreurs en Afrique et au Moyen-Orient dans le passé.

Outre le commerce d’esclaves et le colonialisme, ils ont participé au meurtre de Patrice Lumumba, qui fut jusqu’à une période récente le seul dirigeant élu de la République démocratique du Congo, à l’empoisonnement du leader politique camerounais Felix Moummie, et à l’assassinat du Premier ministre Bartholomew Boganda, de la République centrafricaine.

L’Occident a soutenu l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola en Angola, Idi Amin Dada (au début de son régime) en Ouganda, et les contre-révolutionnaires en Iran en 1953. Récemment, il s’est produit une amélioration dans les attitudes arrogantes de certains de ces pays occidentaux. Certainement, les relations sont bonnes avec l’Afrique noire et tout particulièrement avec l’Ouganda depuis la position honnête qu’a adoptée l’Occident vis-à-vis des noirs du Sud-Soudan. Avec la démocratisation de l’Afrique du Sud et la liberté des noirs au Sud-Soudan, la différence entre les patriotes d’Ouganda et les gouvernements occidentaux a disparu. Malheureusement, les actes irréfléchis commis contre la Libye commencent à soulever de nouveaux problèmes. Il faut leur trouver rapidement une solution.

Neuvièmement, si les groupes d’opposition libyens sont des patriotes, ils doivent faire leur guerre tout seuls, et conduire leurs affaires tout seuls. Après tout, s’ils ont aisément réussi à s’emparer de tant d’équipements de l’armée libyenne, pourquoi auraient-ils besoin d’aide militaire étrangère? Moi, je n’avais que 27 fusils. Être des marionnettes, ce n’est pas bon.

Dixièmement, en ce qui concerne la communauté internationale, les membres africains du Conseil de sécurité ont voté pour cette résolution pour la Libye. Ce qui était contraire à ce qu’avait récemment décidé le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine à Addis-Abeba. C’est un problème que seul le sommet extraordinaire de l’UA peut résoudre. Il est positif que certains grands pays du Conseil de sécurité —la Russie, la Chine, le Brésil et l’Inde— se soient abstenus sur cette résolution. Cela montre qu’il y existe des forces équilibrées qui, avec davantage de consultation, évolueront vers des positions plus correctes.

Onzièmement, et pour finir, en tant que membres des Nations unies, nous sommes liés par la résolution votée, même si le processus a été précipité. Cependant, il existe un mécanisme de révision.

Les pays occidentaux, spécialistes des actions précipitées,

devraient envisager cette éventualité. Elle pourrait être un moyen de nous sortir tous de complications éventuellement dangereuses. Et si les Libyens fidèles à Kadhafi décidaient de continuer le combat? Utiliser des chars et des avions facilement abattus par les avions du président français Nicolas Sarkozy n’est pas l’unique moyen de se battre. Qui sera responsable d’une guerre aussi longue? Il est grand temps que nous réfléchissions avec davantage de prudence.

Yoweri Museveni, président de la République d’Ouganda
Traduit par Bérengère Viennot

http://www.remafm.com/actualite/opinion-8/le-kadhafi-que-je-connais-21.html

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