En France, on aime citer Nelson Mandela. On parle un peu moins de Ruben Um Nyobè, le père oublié de l’indépendance camerounaise. Par Thomas Andrei

Ruben Um Nyobè

Annonce de l’Élysée, le 13 septembre 2018: «Le président de la République a […] décidé qu’il était temps que la nation accomplisse un travail de vérité sur ce sujet. Il reconnaît, au nom de la République française, que Maurice Audin a été torturé puis exécuté ou torturé à mort par des militaires qui l’avaient arrêté à son domicile». Maurice Audin était un mathématicien, communiste et surtout militant de l’indépendance de l’Algérie. Il est arrêté par l’armée française le 11 juin 1957, en pleine bataille d’Alger.

Le Monde commente: «La décision est historique et pourrait être à Emmanuel Macron ce que le Vél’d’Hiv fut à Jacques Chirac». Comme si l’Élysée gardait une liste de crimes commis par la France pour lesquels le président en poste pourrait s’excuser, histoire de détourner l’attention et générer un paragraphe de plus sur la fiche Wikipédia de sa présidence. Au Cameroun, on salue cette décision, mais on note que le timing est catastrophique. Sur Twitter, le compte Kamerun Wars relève:

Maurice Audin : le crime d’état enfin reconnu !

Emmanuel Macron se rend aujourd’hui chez Josette Audin et publie une déclaration pour reconnaître le crime d’État commis sur son mari. En 1957, en pleine bataille d’Alger, l’armée française avait…

Mais pas un mot sur les milliers de victimes de la guerre du Cameroun. À commencer par le leader nationaliste Ruben Um Nyobè, assassiné par l’armée française il y a exactement 60 ans (13 sept. 1958).

Au petit matin, le samedi 15 septembre, une soixantaine de personnes se massent au carrefour Samuel Eto’o, dans l’ouest de Douala (capitale économique du Cameroun). Toutes sont là pour une «marche sportive», organisée par les jeunes de l’Union des populations du Cameroun (UPC), parti d’obédience marxiste-léniniste fondé en avril 1948, et dont Ruben Um Nyobè était le secrétaire général.

C’est en sa mémoire qu’Alexis Nbembé et ses camarades sont rassemblés. «L’idée était de partir de son domicile pour marcher jusqu’à l’endroit où le parti a été créé, raconte l’ancien président national de l’UPC. Um, c’est notre Mpodol. Notre porte-parole. C’est lui qui a su expliquer ce que nous sommes: des gens qui sont nés dans un territoire qui réclame la possibilité de se définir lui-même. De décider lui-même de ses choix économiques, politiques, sociaux et culturels. Ce droit est inaliénable. Nous sommes encore avec lui, qu’il soit mort ou non.»

D’un café de Douala à l’Onu

Avant de devenir le «Mpodol», Ruben Um Nyobè naît vers 1913 à Song Mpeck, un village situé dans l’ancienne région de la Sanaga-Maritime. «On sait peu de choses sur son enfance, regrette l’historien Pierre Kamé Bouopda. Il a fait partie des premières générations de Camerounais scolarisés. Les premiers établissements scolaires du Cameroun, ouverts par des missions religieuses chrétiennes, avaient entre autres pour vocation de dispenser des savoirs élémentaires utiles à la “mise en valeur” du territoire. Ces enseignements étaient réservés aux enfants de l’élite sociale. Ruben Um Nyobè devait donc soit faire partie d’une famille socialement aisée, soit être particulièrement éveillé pour être repéré et sélectionné par les missionnaires.»

Au terme de ses études, Um Nyobè obtient une formation d’enseignant. En juin 1944, il rejoint le Cercle d’études marxistes. Initié par deux enseignants de l’École urbaine de Yaoundé, ce think tank informel propose de lutter contre «le nazisme, le racisme et le colonialisme». L’année suivante, les membres du cercle réfléchissent à créer un mouvement qui aurait pour but l’indépendance du Cameroun, colonie française prise à l’Empire allemand en 1916. Ce mouvement, fondé chez Sierra, un café-bar de Douala, sera l’UPC, dont Um Nyobè prend la tête sept mois plus tard.

De gauche à droite, au premier plan: Ossendé Affana, Abel Kingué, Ruben Um Nyobè, Félix-Roland Moumié, Ernest Ouandié. | Samhorry via Wikimedia Commons License

Le parti rêve donc d’indépendance, mais pas d’une indépendance de drapeaux. «L’UPC a abattu un travail idéologique et programmatique inédit à cette époque en Afrique, reprend l’historien. C’était incontestablement le parti le plus structuré et le plus populaire au Cameroun durant les années 1950. Ses dirigeants, et en particulier Ruben Um Nyobè, avaient mené une réflexion approfondie sur le devenir souhaitable du Cameroun et de l’Afrique dans le monde.» Le mouvement crée des écoles, insiste sur l’importance des comités de base et lance trois journaux. Um Nyobè parcourt le pays et donne des conférences.

Dans Histoire des forces religieuses au Cameroun, paru en 1982, l’historien Louis Ngongo affine: «Le plan de formation de l’UPC vise à ancrer dans les masses populaires l’idée d’une nation dont chacun doit être fier et responsable. […] Au lieu de s’envoler dans des théories fumeuses de liberté, d’indépendance, [il] fait passer ses idées en assumant les préoccupations des manœuvres des villes et des paysans des brousses: le prix du cacao, comparé au prix du sel et des menus articles importés d’Europe, l’accroissement du chômage, l’insuffisance des hôpitaux et des écoles».

Cette voix du peuple camerounais dont il se fait l’écho, Ruben Um Nyobè finit par la porter à l’étranger. Malgré les pressions des autorités françaises, qui essaient de l’empêcher de se procurer un visa, le Mpodol se fend d’un discours historique à la tribune de l’Onu, le 17 décembre 1952.

Émeutes et maquis

Deux ans plus tard, Ruben Um Nyobè en est à sa troisième visite aux Nations unies. L’organisation prend alors des résolutions importantes, allant dans le sens d’une accélération du programme d’indépendance du Cameroun. Mais au pays, le poste de Haut-commissaire de la République française échoue à un certain Roland Pré, qui adopte dès sa prise de fonctions «des mesures répressives contre l’UPC et ses dirigeants pour enrayer la progression des idéaux de ce parti considéré comme un parti communiste», précise Bouopda.

Le 22 avril 1955, l’UPC signe avec les dirigeants de l’Union des syndicats confédérés du Cameroun une «Proclamation commune pour la fin du régime de tutelle, pour l’édification d’un État camerounais souverain». Un changement de stratégie du mouvement, qui n’était peut-être pas la décision de Um Nyobè, mais qui accrédite la thèse de la France: l’UPC est un parti révolutionnaire cherchant à prendre le pouvoir par la force. En mai, une série de manifestations dégénèrent en émeutes meurtrières dans plusieurs villes.

«L’administration coloniale française interprète ces violences meurtrières comme la mise en œuvre des recommandations figurant dans le texte de la proclamation commune, explique Bouopda. Elle impute la responsabilité de ces violences aux organisations signataires de ce texte. D’après la France, l’UPC et ses alliés auraient entrepris, à travers ces manifestations, d’organiser une insurrection populaire pour prendre de force le pouvoir sur le territoire. Le projet ayant échoué, une répression féroce s’abat sur les dirigeants de l’UPC en particulier.»

À contrecœur, Ruben Um Nyobè prend le maquis. Il n’a beau avoir que 5 ans à l’époque des émeutes, Alexis Nbembé s’en souvient. «On a dormi sous le lit, raconte-t-il. Il y avait le couvre-feu à Douala. Le pouvoir colonial ne voulait pas de l’indépendance et l’affrontement était inévitable. Ils ont pourchassé les nationalistes jusqu’à les exterminer.»

Assassinat en forêt et bloc de béton

Le samedi 13 septembre 1958, Ruben Um Nyobè est assassiné dans une forêt près du village de Libelingoï, dans le centre du Cameroun. L’historien Achille Mbembe narrait les événements tragiques dans son ouvrage de 1996 La naissance du maquis dans le Sud-Cameroun. «Au petit matin, un détachement opérant par petites équipes de quatre à cinq hommes avait entrepris la fouille systématique des environs de Boumnyebel, petite agglomération située sur la route Douala-Yaoundé.» Un de ces groupes compte dans ses rangs des militaires mais aussi des «ralliés», les Camerounais ayant pris le parti de la France.

Approchant de la colline située près du campement de Ruben Um Nyobè, la cohorte boucle le périmètre et se lance dans une chasse à l’homme, à l’aide de pisteurs. «Elle ne mit pas longtemps avant de retrouver les traces des chaussures que portait Um, continue le texte. Conscient du danger, et sur l’insistance de son entourage, ce dernier avait quitté son maquis, probablement la veille.» Mais rapidement, les Français et leurs alliés retrouvent la trace du groupe. «En faisait partie Martha, la compagne de Um Nyobè dans le maquis. Celle-ci portait un enfant, Daniel Ruben Um Nyobè. Il y avait aussi Um Ngos, le gardien du grand maquis, Pierre Yém Mback, le secrétaire, Yèmbèl Nyébél, l’agent administratif, Ruth Poha, la belle-mère de Um.» Et, bien sûr, Ruben Um Nyobè lui-même.

«En défigurant le cadavre, on voulut détruire l’individualité de son corps et le ramener à une masse informe et méconnaissable»

«Aussitôt, les fusils se mirent à crépiter. Yém Mback fut atteint le premier. Les militaires, dont un conscrit tchadien, Sara Abdoulaye, tiraient dans tous les sens. Les “pisteurs” n’avaient pas reconnu Um Nyobè d’emblée. Dès que la fusillade éclata, Yém Mback tombant presque à ses pieds, Um Nyobè s’efforça d’enjamber un tronc d’arbre qui l’empêchait de contourner le rocher et de s’enfuir. C’est alors qu’un des guides le désigna à la troupe. Abdoulaye tira et l’atteignit de dos. Um Nyobè s’écroula, laissant tomber non loin de là une serviette renfermant quelques documents et des carnets où il notait ses songes, puis mourut en râlant.» Les corps sont traînés dans la boue jusqu’à un village voisin. «Ils arrivèrent ensanglantés et défigurés. On invita la population à venir contempler les trois cadavres. Les paysans reconnurent Um Nyobè et Yém Mback et confirmèrent leurs identités.»

Statue de Ruben Um Nyobè érigée au cœur de la ville d’Eseka (Cameroun).

Le cadavre de Nyobè devient propriété de la France. Après qu’un constat de décès soit délivré, il est exposé dans la salle d’attente d’un hôpital, où un membre d’une milice montée par l’État essaie de le profaner. «Il l’abreuva d’insultes, frappa le front du mort de son index droit, et mit ce dernier au défi de se mettre debout et de se mesurer à lui dans un duel.» Finalement, son corps est immergé dans un bloc de béton et enfoui dans le sol. L’historien analyse: «En défigurant le cadavre, on voulut détruire l’individualité de son corps et le ramener à une masse informe et méconnaissable. […] En jouant sur les images de l’ordre et du désordre à travers la manière même de l’enterrer, l’on cherchait à retirer à cette mort ce qui la rendait parlante. L’État colonial voulut donc faire taire le mort. […] Il s’agissait, au total, d’effacer Um Nyobè de la mémoire des hommes en le renvoyant au chaos où il ne serait plus strictement personne».

En 1960, le Cameroun obtient son indépendance, moins de deux ans après la mort de celui qui l’avait rêvée le plus fort. Mais l’État postcolonial ne le célèbre pas pour autant. Comme le souligne un article du Monde Diplomatique de 1976, le premier président de la République du Cameroun, Ahmadou Ahidjo, est placé aux commandes… par la France. Son régime se distancie de l’action de l’UPC. Alexis Nbembé raconte que lorsqu’il était enfant, «il y avait des noms qu’il ne fallait pas prononcer. Notamment celui de Ruben Um Nyobè».

Lors de la marche du 15 septembre, Nbembé et les siens se voient vite empêcher de continuer leur chemin. La gendarmerie bloque la route, avec un véhicule. «Ça nous a beaucoup frustrés, souffle-t-il. On n’avait ni arme ni tract. C’est la seule évocation de Um Nyobè qui perturbe encore le pouvoir. Un an plus tôt, personne ne nous avait dérangés.» Or, cette marche se fait dans le contexte de l’élection présidentielle, lors de laquelle Paul Biya, descendant politique d’Ahidjo, brigue un septième mandat, lui qui est au pouvoir depuis 1982. «C’est dans leur calcul de répression habituel, achève Nbembé. Le projet de Um dérange essentiellement parce que les Camerounais ne bénéficient toujours pas du fruit de leur travail. Les entreprises de notre pays sont toujours gérées par l’étranger et une poignée de Camerounais. C’est eux qui en tirent profit. Pas le peuple.

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