Le monde entier a vu tomber la statue de l’esclavagiste Edward Colston à Bristol, mais le geste n’est pas nouveau et la question du sort des statues de certains « grands hommes » qui ont contribué à la colonisation et à l’esclavage se pose aussi en France.


publié le 19/06/2020 | 06:03PartagerTwitterEnvoyer LA NEWSLETTER ACTUNous la préparons pour vous chaque matin France Télévisions utilise votre adresse email afin de vous adresser des newsletters. Pour exercer vos droits, contactez-nous. Pour en savoir plus, cliquez ici. il y a 1 heure DIRECT. Mort de Steve Maia Caniço : un an après sa disparition, une marche blanche organisée à Nantes

Faut-il envoyer le maréchal Gallieni « dans un musée » ? Ces mots ont été tagués, mardi 16 juin, sur le socle d’une statue parisienne de celui qui, avant de s’illustrer lors de la Première Guerre mondiale, a été le premier gouverneur militaire de la colonie de Madagascar, où il a réprimé la contestation de façon brutale et meurtrière. Des militants antiracistes ont aussi couvert la tête de Gallieni d’un voile noir, jeudi 18 juin. Des actions qui interviennent alors que la France se préoccupe comme rarement du sort de ses statues et des hommages rendus à certains de ses « grands hommes ».

Ailleurs, les manifestations qui ont suivi la mort de George Floyd ont donné lieu à des gestes plus définitifs. Au Royaume-Uni, une statue à l’effigie du marchand d’esclaves Edward Colston a été descellée et jetée dans le port de Bristol (Royaume-Uni). Aux Etats-Unis, c’est Christophe Colomb qui a été pris pour cible. L’explorateur génois est considéré comme l’un des premiers responsables du massacre des Amérindiens.

La France aussi a connu des gestes similaires, avant la mort de George Floyd. Deux effigies de Victor Schoelcher, signataire du décret d’abolition de l’esclavage en 1848, mais dont la mise en avant est contestée par certains militants, ont été déboulonnées en Martinique le 22 mai, jour de la commémoration de l’abolition de l’esclavage sur l’île. Depuis, aucune statue française n’a mordu la poussière, mais deux représentations du général de Gaulle ont été couvertes de peinture, mardi. La figure la plus débattue, à cause de son rôle dans la rédaction du Code noir, est sans doute celle de Colbert, ministre de Louis XIV, dont l’effigie trône devant l’Assemblée nationale.

Pourquoi les statues sont-elles devenues une cible de certains militants et manifestants antiracistes ? Comment les historiens voient-ils cet appel à retirer des symboles que certains jugent offensants ?

« Besoin de héros qui nous rassemblent »

Les déboulonnages observés au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis s’inscrivent dans un contexte de manifestations contre les violences policières racistes mais aussi, plus largement, de dénonciation de la persistance du racisme dans les sociétés contemporaines. Ces monuments sont perçus comme des emblèmes de ce racisme. Dans une vidéo revendiquant la destruction des statues de Schoelcher, dans la ville qui porte son nom et à Fort-de-France, deux jeunes militantes martiniquaises expliquent qu’elles en avaient « assez d’être entourées de symboles qui [les] insultent ». 

C’est le sentiment que partage le Conseil représentatif des associations noires de France (Cran) qui, sans appeler au déboulonnage, demande le retrait de quelques monuments. Le Cran avait mis le sujet sur la table en 2017, dans une tribune publiée par Libération« Nous avons besoin de héros qui nous rassemblent, pas – comme Colbert – qui nous divisent« , estime son président Ghyslain Vedeux, interrogé par franceinfo. Pour lui, « il faut enseigner cette histoire et ranger ces statues dans des musées. » Il cite en exemple la ville de Bordeaux. Dans cet ancien port négrier,cinq plaques ont été apposées, début juin, pour expliquer le rôle, dans la traite des esclaves, de personnalités qui ont donné leur nom à des rues de la ville.

Une statue de l’esclave Modeste Testas, déportée en Amérique par des Bordelais, a aussi été érigée en 2019. Fondateur de l’association Mémoires et Partages, qui a œuvré pour que la ville fasse la lumière sur ce passé, Karfa Diallo explique à franceinfo le sens de ces changements dans l’espace public.

Quand vous êtes noir et que vous vous promenez dans Bordeaux, il y a toujours ces marques d’une histoire qui autorise à faire de votre corps un objet.Karfa Diallo, fondateur de Mémoires et partagesà franceinfo

« Fondamentalement, les statues, c’est la même chose », poursuit-il. S’il est partisan de l’explication plutôt que du retrait, Karfa Diallo voit dans les déboulonnements « l’expression d’un écœurement face à l’incapacité collective à combattre le racisme ». Ghyslain Vedeux établit le même lien avec le présent : « Quand bien même on change les statues, si on ne traite pas les discriminations du quotidien, les choses ne changeront pas. »

« Il y aura toujours des traces »

« Les tensions autour de statues n’ont pratiquement jamais cessé, elles sont comme un sismographe de la société », rappelle l’historien Emmanuel Fureix, qui étudie les iconoclasmes – les destructions d’effigies. Loin d’être des « gestes désordonnés », ils sont en général « des interpellations politiques », analyse-t-il. « L’argument d’un monument qui blesse la mémoire d’un groupe est déjà présent » quand, par exemple, on détruit les symboles de l’ordre féodal pendant la Révolution française, explique celui qui coanime un séminaire sur les « monuments sensibles » à l’université Paris-1. Ces actes sont souvent guidés par la volonté « d’effacer un honneur qui est jugé insupportable, parce que lié à des violences », explique le spécialiste, et une aspiration « à voir le paysage urbain inclure plusieurs récits historiques, et pas seulement celui du groupe des vainqueurs ».

Parfois, les iconoclastes « jouent la mise à mort fictive du personnage incarné dans la pierre ». Une scène reproduite quand la statue d’Edward Colston est trainée, puis jetée à l’eau à Bristol. La seule nouveauté, juge Emmanuel Fureix, « c’est d’en faire un spectacle planétaire, par l’image filmée, les réseaux sociaux ». Un événement commenté par Emmanuel Macron lors de sa dernière allocution solennelle, dimanche 14 juin : non, la France « ne déboulonnera pas de statues »« n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire ».

Retirer une statue, est-ce occulter l’histoire de celui qu’elle représente ? La mémoire des personnages persiste quoi qu’il arrive, nuance l’historienne Jacqueline Lalouette : « Si on voulait faire complètement disparaître Colbert des mémoires, il faudrait renommer les rues à son nom, arracher les pages où on parle de lui dans les livres d’histoire… Il y aura toujours des traces ». Celle qui a recensé les effigies de grands hommes en France, pour son livre Un peuple de statues, a d’ailleurs constaté qu’elles étaient un mauvais rempart contre l’oubli.

J’ai eu maintes fois la confirmation que tout le monde se fichait des statues. Personne ne les regarde, ne lit leurs inscriptions, ni ne s’occupe de les restaurer.Jacqueline Lalouette, historienne spécialiste des statuesà franceinfo

Elle préfère cependant trouver des alternatives au retrait de ces effigies. « Personne n’est innocent aux yeux de l’histoire », estime l’historienne, soulignant la complexité de trancher le sort de figures au passé complexe, dont les statues mettent en avant la seule facette honorable. Ainsi, à Paris, Jules Ferry est célébré par une statue « en tant que ministre de l’Instruction publique », un monument d’ailleurs « financé par une contribution de deux millions d’écoliers », explique Jacqueline Lalouette. En revanche, à Saint-Dié-des-Vosges, le piédestal d’une autre effigie de Ferry mentionne son rôle dans « l’expansion coloniale ».

Des « modèles » d’un autre temps

Se pencher sur le passé de ces personnalités est d’autant plus central que ces monuments ne sont pas là uniquement pour rappeler leur existence. « Une statue n’est pas un livre d’histoire, c’est une trace de gloire », analyse Emmanuel Fureix. Cette gloire est rendue pour une raison, rappelle Jacqueline Lalouette : « Offrir une figure exemplaire, un modèle, aux citoyens de l’avenir. » 

Or, ces modèles n’ont pas été choisis par nos contemporains, puisque l’essentiel des statues de l’espace public ont été érigées entre 1880 et 1914. La statufication s’est ensuite raréfiée. « Notre paysage statuaire correspond à une vision de l’histoire et du grand homme qui n’est plus la nôtre », estime donc Emmanuel Fureix. Elle précède notamment la décolonisation. « Ces statues sont vraiment une mémoire historique d’un moment précis », acquiesce l’historienne Myriam Cottias. Directrice de recherche au CNRS et ancienne présidente du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, elle juge important de « la compléter, et d’intégrer au récit l’histoire de l’esclavage et l’histoire coloniale »

Comment s’y prendre ? Les modalités ne font pas l’unanimité. Les associations antiracistes, par exemple, tiennent des positions divergentes. Certaines, à l’image du Cran, voudraient replacer les statues en question dans des musées. D’autres, comme la Licra, mettent en garde sur la difficulté de juger les hommes du passé avec des critères contemporains.

L’exemple de Bordeaux et les « contre-monuments »

Face à ce dilemme, les historiens interrogés par franceinfo voient des alternatives possibles au déboulonnage et au statu quo. L’une d’elles serait d’accompagner les monuments de panneaux explicatifs, comme ceux qui éclairent désormais certaines rues de Bordeaux. « On pourrait charger une commission plurielle d’écrire des cartels qui expliqueraient le contexte », imagine Myriam Cottias. « Pendant les journées du patrimoine, les visiteurs de l’Assemblée passent devant Colbert, c’est l’occasion de leur expliquer son histoire. »

Craignant que les panneaux ne soient pas forcément lus, Emmanuel Fureix est intéressé par l’idée, « dont la forme est peut-être à inventer », de préserver à la fois la statue et la contestation qu’elle génère. C’est l’idée que l’on trouve derrière la projection du visage de George Floyd sur la statue du général Lee, à Richmond (Virginie, Etats-Unis). Ou bien dans la mise en abyme suggérée par Banksy sur Instagram : remettre la statue noyée l’esclavagiste Colston sur son piédestal, figé dans sa chute provoquée par des manifestants. Ou encore à Fort-de-France, où la statue de l’impératrice Joséphine est exposée sans tête depuis qu’elle a été décapitée, en 1991, par des militants lui reprochant d’avoir incité Napoléon à rétablir l’esclavage, six ans après son abolition.

Une autre réponse consiste à ériger de nouvelles statues en l’honneur d’autres modèles. Au Sénat, mercredi, Edouard Philippe a ainsi suggéré de faire renaître la statue parisienne du général Dumas, fondue par les nazis. Dans une note pour la Fondation Jean-Jaurès, Jacqueline Lalouette dresse une liste de « contre-monuments » déjà existants, rendant hommage à des esclaves et des combattants contre l’esclavage et érigés depuis la fin des années 1990 dans des lieux marqués par cette histoire, en Guadeloupe, à la Réunion ou encore à La Rochelle. « Il semble qu’à Bordeaux, la statue de Modeste Testas a contribué à apaiser les conflits », note Emmanuel Fureix. Un tel geste peut-il suffire à solder le débat ? « On manque un peu de recul pour en juger. Le moteur de ces revendications, c’est un sentiment d’injustice lié à une réalité sociale. Face à cela, la pierre trouve sa limite. »

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