Le 16 décembre dernier, le nouveau président du directoire d’Areva, Luc Oursel, successeur d’Anne Lauvergeon, rendait public un Plan d’action stratégique pour mettre le groupe à la diète. Au cœur du problème, l’affaire Uramin, du nom de cette société avalée par Areva en 2007 pour conquérir de nouveaux gisements en Afrique.

La santé financière d’Areva laisse à désirer. On pourrait s ourire des déconvenues du géant du nucléaire, dont on dénonce depuis longtemps les mé­faits en Afrique et ailleurs, si ce n’étaient les salariés, européens et africains, qui feront les frais du milliard d’euros d’économies que le groupe doit réaliser d’ici 2015.

En cause, les mésaventures de la construction de l’EPR finlandais (cinq ans de retard, le double du prix initialement prévu) et les répercussions de la catastrophe nucléaire de Fukushima sur le marché des centrales et du combustible. Mais aussi une dette importante (3,7 mil­ liards d’euros – dont la note a été dégradée de « stable » à « négative » par l’agence Standard & Poor’s), en grande partie liée à une politique d’acquisition hasardeuse et aujourd’hui considérée comme suspecte.

Areva à l’assaut du continent africain

Petit rappel des faits. En 2006-2007, les cours de l’uranium sur le marché mondial (marché « spot ») flambent sous l’effet de la spéculation. Cette envolée et les perspectives euphoriques du développement de l’énergie nucléaire dans le monde boostent les activités des producteurs d’uranium. Dans cette situation, Areva, comme ses concurrents, tente de diversifier ses permis miniers, notamment en Afrique.

Au Niger, où ses filiales, la Somaïr et la Cominak, exploitent depuis quarante ans des gisements historiques, Areva obtient, début 2009, le permis d’Imouraren, au terme d’un bras de fer avec le régime de Mamadou Tandja, et en échange de la bénédiction donnée par le président français au putsch constitutionnel préparé par son homologue nigérien. Avec la promesse d’un milliard d’euros d’investissements, il s’agit d’en faire le plus grand gisement d’uranium en Afrique et le deuxième au monde.

Mais ce n’est pas tout. Pour ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, Areva avait aussi fait l’acquisition de la société Uramin, une « junior » canadienne immatriculée dans le paradis fiscal des îles Vierges, qui possède des permis miniers au Tchad, au Sénégal, en Centrafrique, en Namibie et en Afrique du Sud. En Centrafrique, au terme de négociations compliquées, et secrètes, avec le général Bozizé qui exige un « bonus » alors qu’il prépare sa « réélection », Areva annonce une reprise de la production sur le site de Bakouma, découvert depuis longtemps par les prospecteurs du CEA.

En Namibie, le site de Trekkopje était présenté comme « l’un des projets phares du groupe », avec construction d’une usine de dessalement d’eau de mer pour le fonctionnement de la mine. Mais avec la chute des cours de l’uranium, la donne a changé, et les espoirs de rentabilité à court terme sur des gisements difficiles à exploiter s’envolent.

Des contrats perdant-perdant

Depuis quelques semaines, les rumeurs qui courraient semblent confirmées : tous ces projets sont (provisoirement ?) arrêtés. Début octobre, le Premier ministre nigérien se voyait annoncer par Luc Oursel un nouveau report de l’exploitation d’Imouraren, où, croient savoir certains journalistes, les investissements ont été gelés (L’express.fr, 14 décembre). Fin octobre, c’était l’annonce de la suspension de l’exploitation du gisement de Bakouma, bientôt suivie de celle du gisement de Trekkopje en Namibie et de Ryst Kuil en Afrique du Sud. Envolées, les promesses de partenariat « profondément sincère » et « gagnant-gagnant » [1] !

A la grande colère de certains dirigeants africains qui s’étaient vu promettre des retombées financières rapides. « Nous nous réservons le droit de contester notre contrat avec cette société si les responsables maintiennent leur position », a par exemple déclaré le directeur général des mines centrafricain, tandis que, côté Nigérien, « beaucoup soupçonnent Areva de « ne pas jouer franc jeu » », selon « un haut responsable nigérien » cité par Vincent Hugeux (L’express.fr, 14 décembre).

Depuis, Areva a officiellement démenti « le gel de ses investissements dans la mine d’Imouraren » (communiqué à l’APA – Niamey, 23 décembre). Une prudence vraisemblablement liée à la volonté de préserver ses intérêts miniers déjà existant dans ce pays et de conjurer un retour en grâce des entreprises minières chinoises à ses dépends.

2 milliards partis en fumée

La suspension des projets miniers d’Uramin est officiellement justifiée par la chute des cours de l’uranium et les répercussions de l’accident nucléaire de Fukushima. Mais si les comptes d’Areva sont plombés, c’est aussi et surtout lié aux conditions d’acquisition d’UraMin, devenu Areva Resources Southern Africa. Durant les six mois qu’ont duré les négociations, entre l’achat de 5 % du capital d’Uramin et l’annonce officielle de l’OPA amicale, en juin 2007, le cours de l’action de la junior canadienne, qui n’a pourtant encore aucun gisement en exploitation, allait plus que quadrupler à la Bourse de Toronto, obligeant Areva a payer le prix fort : 1,8 milliards d’euros.

Des conditions d’achat qui surprennent les observateurs de l’époque et qui laissent planer de fort soupçons de délits d’initiés (Billets d’Afrique n°204 – Juillet Août 2011). « Les grands gagnants de l’opération seront les actionnaires d’Uramin. Ils toucheront le jackpot, le 15 juin 2007, au moment du rachat par Areva. (…) Parmi eux, de vieux routiers du secteur des mines, comme le Canadien Stephen Dattels, le créateur de la société, spécialiste des coups en Bourse. Ou ses copains Jim Slater et Ian Watson, de la société Galahad, reconvertis depuis dans l’agrobusiness au Brésil. On trouve aussi de grands noms de la finance – Goldman Sachs, Bear Stearns, Fidelity – et toute une myriade de fonds opaques, souvent basés dans des paradis fiscaux. » (Parismatch. com, 20 décembre) « Pour eux, c’est le jackpot et le sujet d’un livre – aujourd’hui introuvable – intitulé U308, UraMin, A Team Enriched. » (LeJdd.fr 25 décembre)

Uramin, a tema enriched

Selon L’Express.fr (26 décembre), « un rapport de Goldman Sachs, daté du mois d’avril 2007 et réalisé pour EDF (…) mettait en relief les coûts de structures élevés requis pour exploiter les mines d’uranium africaines de cette junior entreprise d’origine canadienne. Ce document, qui alertait sur la rentabilité à long terme de cet investissement, a dissuadé la direction d’EDF de co- investir avec Areva dans UraMin. Hélas, ce rapport n’a pas été présenté au conseil de surveillance d’Areva ».

Depuis, comme on l’a déjà dit, le cours de l’uranium a dégringolé, et les réserves d’uranium du gisement namibien, où Areva a déjà investi plus de 700 millions d’euros, ont été réévaluées à la baisse, presque de moitié. Aujourd’hui, sur les 2,4 milliards de dépréciation d’actifs qu’Areva vient d’inscrire dans ses comptes, 1,46 milliard d’euros servent à éponger la perte de valeur d’Uramin, auxquels s’ajoutent les 426 millions d’euros que le groupe avait déjà provisionné l’année dernière pour le même motif. Soit au total plus que le prix d’achat initial d’Uramin !

De la filialisation à la privatisation

En plus des économies annoncées, Areva prévoit, pour se renflouer, de vendre pour 1,2 milliards d’actifs, à commencer par sa participation de 26% dans une autre société minière, Eramet, présente dans le manganèse en Nouvelle-Calédonie et au Gabon via la Comilog. Si Uramin a été une mauvaise affaire, le reste du pôle minier, le second en volume au plan mondial, est attractif. Il assure au groupe de confortables marges et serait, selon les termes d’Areva « numéro 1 en performance » financière devant ses concurrents (Plan d’action stratégique, 13 décembre).

Areva compte donc procéder rapidement à la privatisation – pardon, à l’ouverture du capital – de ce pôle minier puisque plus rien ne s’y oppose désormais. A cette fin, ce dernier a été très récemment transformé en filiale, pour l’instant détenue à 100% par Areva, elle-même détenue directement ou indirectement à 87% par l’Etat (usinenouvelle.com, 14 décembre) Et le 14 décembre dernier, le conseil des ministres a approuvé un décret autorisant l’ouverture du capital de cette filiale minière. « Nous n’avons aucune intention de démanteler le groupe », continue pourtant d’assurer Luc Oursel. (…) « Oui, nous allons garder les mines, insiste un nouveau conseiller de la direction… pour l’instant. » (LesEchos.fr, 15 décembre).

Évidemment, personne n’est dupe. C’est d’ailleurs parce qu’elle s’opposait à ce scénario que Anne Lauvergeon a été débarquée, il y a quelques mois, de la direction du groupe. Non qu’elle se soit opposée à la privatisation d’Areva, mais parce qu’elle tenait à conserver le « modèle intégré », rassemblant dans la même entreprise toutes les activités du cycle nucléaire.

Uramin : un feuilleton à rebondissements

A l’inverse, Nicolas Sarkozy, qui avait déjà tenté de faire profiter son ami Bouygues du secteur nucléaire (Le Canard Enchaîné, 14 mai 2008), et son autre ami Henri Proglio, nommé à la tête d’EDF pour reprendre les rennes du secteur nucléaire, entend bien vendre Areva par petits bouts. C’est pendant la guerre larvée qui les a opposés à Anne Lauvergeon, laquelle entendait bien se faire reconduire pour un troisième mandat à la tête du groupe, qu’est apparue dans la presse « l’affaire Uramin » en avril dernier. « Des dossiers ont circulé, [ont été] envoyés à des politiques », révèle l’éditorialiste du Journal du dimanche (19 juin) qui s’interroge : « Manipulation ou rappel d’une réalité occultée ? »

Une note anonyme sur Uramin, « circule depuis un mois, dans certaines rédactions. Avec la bénédiction de Claude Guéant, dit- on… », rapporte La Lettre A (29 avril) qui précise : « L’histoire a finalement trouvé preneur, le 21 avril, avec la publication de deux colonnes sur ce sujet dans Paris-Match ». La note dénonçait une « transaction financièrement inexplicable et commercialement contestable » et l’existence d’« intermédiaires en Belgique, au Luxembourg ou au Canada », qui auraient « exploité cet acharnement impérieux [à acquérir Uramin] pour se servir au passage. » Des accusations qui émaneraient « du clan Proglio-Djouhri » selon « un proche d’Anne Lauvergeon. » (Challenges.fr, 07 octobre)

Récemment, Le Canard enchaîné (21 décembre) a révélé que durant cette même période, Anne Lauvergeon et son époux, Olivier Fric, avaient été espionnés par une officine privée, de même que Daniel Wouters, embauché par Areva peu avant le rachat d’Uramin, et qui deviendra le directeur du développement de cette nouvelle filiale.

Selon la partie du rapport rendue publique, « les recherches préliminaires menées sur M. Fric n’ont pas permis d’obtenir d’informations laissant penser qu’il aurait pu bénéficier de manière illégitime du rachat d’UraMin par Areva ». D’après Parismatch.com (22 décembre) qui ne cite pas ses sources, le commanditaire de cette enquête pourrait être Sébastien de Montessus, patron de la division « Mines » du groupe Areva. D’après le JDD.fr (25 décembre), « partie de là, l’enquête abouti à un supplément d’information sur UraMin consigné dans une note de deux pages en mai 2010. Conclusion ? Pour évaluer les réserves des mines convoitées, « Areva n’a utilisé que les documents et données proposés par la société SRK, qui était rémunérée par le vendeur ».

Autre passage important de la note : « Il y a un faisceau d’indices sérieux et concordants qui démontrent qu’Areva a été victime d’une escroquerie. » » Toujours selon le JDD.fr, une autre enquête barbouzarde commandée par Areva établirait que c’est le mari d’Anne Lauvergeon qui serait à l’origine du recrutement en 2006 du Franco-Belge Daniel Wouters, lequel serait à l’origine du rachat d’Uramin. Olivier Fric aurait également « agi en consultant auprès de United Africa, le partenaire d’UraMin dans l’usine de dessalement construite en Namibie pour exploiter la mine de Trekkopje ». Informations démenties par les intéressés, qui réfutent également toute accusation de conflit d’intérêts.

 

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Posté par rwandanews